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A Bhopal, l'impossible décontamination

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le 05.10.12
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  • Qui pourra décontaminer Bhopal ? Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, l'explosion d'une usine de produits chimiques d'Union Carbide libérait un nuage toxique faisant entre 15 000 et 30 000 morts dans cette ville du nord de l'Inde. Près de vingt-huit ans après ce qui reste l'une des plus graves catastrophes industrielles de l'histoire, des déchets entreposés sur le site contaminent toujours les nappes phréatiques et continuent de faire des victimes.


Après avoir entrepris des négociations au début de l'année avec le gouvernement indien, l'agence allemande de développement GIZ a annoncé, le 17 septembre, qu'elle refusait finalement d'enlever 347 tonnes de déchets du site pour les incinérer en Europe. Motif avancé : l'Etat indien aurait refusé d'engager sa responsabilité en cas d'accident dans le transport et la manipulation de ces substances toxiques.


GIZ a également évoqué l'opposition d'associations écologistes au transport des déchets en Allemagne. "Nous ne voulons pas que des substances hautement toxiques parcourent la moitié de la planète", a justifié Manfred Santen, de Greenpeace, au site d'information Deutsche Welle.


MORT BRUTALE DE PLUSIEURS VACHES 


La décontamination du site est un chantier titanesque. Entre 4 000 et 12 000 tonnes de produits toxiques seraient dispersées dans le sol. L'évacuation des 347 tonnes de déchets déjà stockés dans l'ancienne usine ne constitue qu'une première étape. Or aucun centre, en Inde, n'est capable de les incinérer en toute sécurité. Si l'Europe refuse de les traiter, ils devront être enterrés en Inde.


Les déchets et produits toxiques utilisés pour fabriquer des pesticides se sont infiltrés dans les sols bien avant l'explosion de l'usine. En 1982, deux ans avant la catastrophe, des notes internes de Union Carbide révèlent l'existence de fuites dans 23 hectares de bassins servant à entreposer des déchets chimiques. "Le bassin d'évaporation continue de fuir, ce qui est très préoccupant", peut-on lire dans un télex envoyé au siège américain du groupe, en 1982, auquel Le Monde a eu accès. La même année, des agriculteurs se plaignent de la mort brutale de plusieurs vaches pâturant aux alentours de l'usine.


Sept ans plus tard, Union Carbide prélève des échantillons sur les terrains de l'usine et dans les réservoirs de traitement de déchets. L'analyse révèle des concentrations élevées en naphtol et naphtalène. Lors de tests, des poissons exposés aux substances toxiques prélevées, même diluées, meurent instantanément ou dans les deux jours qui suivent.


Combien d'habitants, à Bhopal, ont été et sont encore contaminés par ces déchets toxiques ? Combien d'entre eux en sont morts ? Difficile de le savoir. Aucune étude indépendante n'a évalué l'étendue de la contamination des nappes phréatiques ni les effets de ces produits sur la santé. Plus inquiétant, ces effets se conjuguent à ceux des gaz libérés par l'explosion de l'usine et se transmettent sur plusieurs générations.


Le Centre d'études pour les réhabilitations, qui dépend du gouvernement du Madhya Pradesh, l'Etat dont Bhopal est la capitale, affirmait, en 2005, que "la contamination des sols et des nappes phréatiques avait augmenté de manière évidente la charge de morbidité parmi la population vivant aux alentours de l'usine". Les résultats d'une expertise demandée par la Cour suprême devraient être connus cet automne.


POLLUEUR-PAYEUR


Autour du site contaminé, des enfants continuent de naître mal formés, et les habitants sont nombreux à souffrir d'anémie, de maladies de la peau et de cancer. Rien n'a jamais été fait pour dépolluer le site. Union Carbide a vendu sa filiale indienne, en 1994, à un acquéreur qui céda le terrain quatre ans plus tard à l'Etat du Madhya Pradesh.


Au gré des transactions, la question de la contamination des sols a été passée sous silence. En 2009, le gouvernement du Madhya Pradesh soutenait que le terrain n'était pas contaminé. Le ministre régional en charge des victimes de Bhopal annonçait même le projet d'ouvrir le site aux touristes !


Il a fallu que la Cour suprême donne l'ordre, en 2005, aux autorités locales de fournir l'eau potable aux habitants pour que ces derniers cessent de s'approvisionner dans les puits. Mais les réservoirs installés ne sont pas tous raccordés aux foyers, et en août, 47 % de la population à risque ne pouvait pas s'y alimenter, selon une étude menée par les associations de défense des victimes de Bhopal.


Dow Chemical, qui n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien, s'estime dégagée de toute responsabilité puisque la société n'a racheté Union Carbide, qui s'était déjà délestée de sa filiale indienne, qu'en 2001. "C'est pourtant le principe de pollueur payeur qui devrait s'appliquer", avance Karuna Nundy, l'avocate des associations de victimes de Bhopal.


"Il faut bien distinguer les deux tragédies, poursuit-elle. C'est comme si des cambrioleurs étaient arrêtés après avoir braqué une banque et qu'ensuite la police découvrait un cadavre dans le coffre de leur voiture. Dow Chemical est responsable à la fois de l'explosion de l'usine qui a tué des milliers d'habitants, et de la pollution des nappes phréatiques qui continue de faire d'autres victimes."


Dow Chemical dépense des millions de dollars pour vanter son image d'entreprise "intègre", "respectueuse des individus" et "protégeant la planète". L'entreprise a ainsi déboursé 82 millions d'euros pour devenir partenaire des Jeux olympiques (JO) de Londres. Un soutien sans lequel "il n'y aurait pas de chair de poule, de coeurs battant la chamade (...) ni d'union de la planète tout entière", a remercié le Comité d'organisation des JO.


Julien Bouissou (New Delhi, correspondance)


La pollution du site exclue de l'accord d'indemnités


Indemnisation Au terme d'un accord signé avec l'Etat indien en 1989, le groupe Union Carbide a versé 470 millions de dollars (366 millions d'euros) d'indemnités aux victimes de l'accident de Bhopal. La question de la contamination du site, qui a débuté avant la tragédie, n'est pas abordée par cet accord.


Contamination Les nappes phréatiques seraient polluées dans un rayon de 3 à 5 km. Des concentrations élevées de naphtol, de naphtalène, de chlorobenzène, de mercure, de plomb et d'endosulfan ont été décelées. Ces substances provoquent la dégénérescence du système nerveux et des complications respiratoires.


Source : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/10/01/a-bhopal-l-impossible-decontamination_1768230_3244.html


 

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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