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Artisans et chalutiers industriels : deux visions de la pêche en Europe

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le 20.12.12
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Pêcheur de merlus, Imanol Ugartemendia, 31 ans, a quitté son port d'attache de Saint-Jean-de-Luz, dans les Pyrénées-Atlantiques, mercredi 19 décembre, pour un aller-retour à Bruxelles, où les ministres européens de la pêche sont en train de négocier les taux maximums de capture pour l'année 2013.

Le 18 décembre, ce jeune patron d'un bateau de 11,60 mètres brandissait, en compagnie d'une poignée de collègues de cinq autres Etats-membres et de l'actrice militante Mélanie Laurent, une banderole à l'arrivée des ministres : "Quotas : les poissons pour les industriels ; les arrêtes pour les artisans." C'est ainsi que la plateforme de la petite pêche, soutenue par Greenpeace, mène son lobbying.

Comme le WWF, l'ONG veut inciter les artisans qui représentent 80% de la flotte française et la majorité des emplois du secteur à s'unir afin de se faire davantage entendre face aux instances professionnelles trop souvent monopolisées par les intérêts de ceux qui pêchent plus intensivement.

"JE PRÉFÈRE PARLER DE PÊCHE CÔTIÈRE"

A deux pas de là, le même jour, au Parlement européen, le député Alain Cadec (PPE) participait au vote de la commission pêche dont il est vice-président. Celle-ci se prononçait sur la prochaine politique commune des pêches, qui déterminera les orientations de ce secteur pour les dix prochaines années. Alain Cadec, qui est aussi élu local des Côtes-d'Armor, a voté contre le projet qui repose largement sur les propositions de la Commission européenne.

Le pêcheur basque et l'élu breton n'ont pas la même vision de la pêche artisanale : "Je ne sais pas ce que c'est. Il n'en existe pas de définition réelle ni réaliste, lance M. Cadec. Il vaut mieux se mettre d'accord sur ce qu'est la pêche industrielle afin de se prémunir de ses excès. Dès qu'un bateau traîne un chalut, l'Europe le considère comme appartenant à la grande pêche alors qu'il existe de fortes différences entre les régions. Est-ce qu'un pêcheur de coquilles Saint-Jacques dans la baie de Saint-Brieuc entre dans la catégorie des industriels ? Non ! "Artisanal" peut s'appliquer dans l'Atlantique à un chalutier de 21 mètres, alors qu'en Grèce il va désigner une embarcation de 4,50 m avec deux avirons ! D'ailleurs le qualificatif peut sembler dévalorisant, je préfère parler de pêche côtière."

Des marins sur le pont d'un bateau de pêche en train de trier des coquilles Saint-Jacques au large des côtes normandes.

"Je pêche à la ligne le merlu, le bar l'été, un peu de congre pour boucher les trous, témoigne de son côté Imanol Ugartemendia. Nous sommes en concurrence directe avec les gros chalutiers. Pas sur la zone : eux sont au large tandis que nous n'avons pas le droit de dépasser les 20 milles, mais sur les marchés où ils font chuter les prix. Ils prennent les plus gros poissons. En pleine saison, quand ils sont à bloc, ils prennent tellement de merlus dans leurs filets qu'ils ne commercialisent même pas les derniers attrapés parce qu'ils sont devenus mous après avoir attendu 15 ou 16 heures qu'on leur lève les filets. Les marins gardent juste les mentons, qui se vendent 30 à 40 euros le kilo en Espagne, et les œufs."

En Europe, la politique des quotas a-t-elle redressé un peu la situation et fait prendre conscience des dangers de la surpêche ?

"A la fin des années 1990, pas mal de bateaux sont partis à la casse par ici, beaucoup ont arrêté, témoigne le pêcheur de Saint-Jean-de-Luz. Maintenant, il y a un renouveau du merlu, nous ne sommes pas pessimistes... sauf si on recommence à faire n'importe quoi. Moi je ne veux pas m'acheter un bateau à 300 000 ou 400 000 euros pour ne plus dormir la nuit et pêcher à outrance pour le rembourser. Certains sont encore dans une éternelle course au toujours plus : plus gros, plus performant. La course à celui qui va vider la mer le premier !"

"DES MASSACRES EN MER"

"Sur les taux maximums de capture, je suis complètement en phase avec la Commissaire européenne Maria Damanaki, assure pour sa part Alain Cadec, puisqu'il s'agit de respecter les avis scientifiques et que ceux-ci indiquent que les stocks se reconstituent petit à petit. Quant aux quotas à répartir entre les différents types de pêche français, je suis très attaché à leur stabilité relative. Néanmoins, selon les espèces et les régions, il faudrait sans doute repenser une répartition plus équilibrée."

Le 2 novembre 2007 dans le port du Guilvinec.

Le rejet des poissons par-dessus bord – parce que leur espèce n'est pas vendue sur les marchés, ou parce que les quotas en sont déjà atteints – sont le principal point d'achoppement entre Bruxelles, qui n'en veut plus, et Paris qui se bat pour garder ce droit. Leur possible interdiction divise aussi les milieux de la pêche française.

"C'est une mesure inapplicable, insiste Alain Cadec. Elle est impossible à mettre en œuvre. Nos bateaux ne sont pas adaptés, nos ports non plus. Que ferions-nous des prises accessoires si nous étions obligés de les débarquer à terre ? Il faudrait construire des usines de production de farine dans chaque port ? On nous cite toujours la Norvège, mais on y pratique la pêche d'une seule espèce, le cabillaud, et les farines servent à nourrir les saumons de l'aquaculture locale. Ce n'est pas un bon exemple pour nous qui avons une pêche multispécifique."

Lire aussi : Bataille scientifique autour de la pêche profonde

"Si les chalutiers ne veulent pas arrêter de rejeter en mer, c'est qu'ils ne veulent strictement rien changer à leurs habitudes, analyse Imanol Ugartemendia. S'ils devaient débarquer toutes leurs prises, les dégâts collatéraux deviendraient plus voyants. Ce serait une façon d'ouvrir les yeux : ça fait des années que certains font des massacres en mer."

Martine Valo

source : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/12/19/artisans-et-chalutiers-industriels-deux-visions-de-la-peche-en-europe_1808631_3244.html

Commentaires

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2012-12-20 08:06:08 +0100

Mise à part la prédation des chalutiers industriels qui écoeurerait tout un chacun en voyant ce qui est rejeté, il n'en reste pas moins et malgré tout un problème de prix : le poisson est devenu plus cher que la viande en France. Tout le monde n'a pas la chance de vivre dans un port de pêche !

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2012-12-20 12:16:49 +0100

Les pèches ne peuvent pas se dicter à partir de Bruxelles. Trop de différences, trop de variations locales d'une année sur l'autres...
Il en va de même des produits de la terre et des agricultures. Pour satine26. J'habite à proximité de Valras sur mer dans l'Hérault et le poisson qui y est vendu est déjà hors de prix à la sortie du bateau. Gas oil et raréfaction de la ressource.
La sole "tropicale" au super marché est deux fois moins chère que la sole au bateau!
Plutôt que de cotas, il faut parler de zones, de réglementations locales et ajustables en fonction des circonstances.
300 ans en arrière:
Les pécheurs languedociens se plaignent des espagnols qui pratiquent la pèche au "taureau", occasionnant une diminution de la ressource. Le roi de l'époque envoie un émissaire pour négocier des cotas par zone.
Pécheurs français et espagnols s'entendent pour pratiquer de façon concerté cette pèche au "taureau" et les stocks remontent.
C'était, il y a 300 ans!!!
Deux bateaux traînants un filet commun, un chalut qui s'appelait "taureau".

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2012-12-20 15:52:24 +0100

Boulogne, ingrate avec son maire, ministre de la pêche
LE MONDE | 20.12.2012
Par Geoffroy Deffrennes - Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), envoyé spécial

Le port de Boulogne-sur-Mer.

Parfois, les villes sont coupées de leur port. Impossible à Boulogne-sur-Mer. Qu'ils soient sur les hauteurs de leur vieille ville, ou en face sur celles des communes d'Outreau et du Portel, les habitants dominent du regard le premier port de pêche français – et premier centre européen de transformation des produits de la mer.

Ce sont 350 000 tonnes de poisson qui y transitent chaque année, dont 40 000 tonnes débarquées sur ses quais de Capécure. Boulogne est la porte d'entrée de 70 lignes de transports maillant le continent. Un camion partant à 9 heures arrive sur le marché de Barcelone le lendemain matin.

"L'activité de pêche fait vivre 5 000 familles du Boulonnais, 8 000 si l'on compte les emplois induits", estime Eric Gosselin, directeur général des Coopératives maritimes étaploises (CME), créées par son grand-père en 1958. Les 70 bateaux des CME, longs de 6 mètres à 24 mètres, pêchent 16 000 tonnes par an. Leurs patrons respectifs se considèrent comme des artisans. Où commence la pêche industrielle ? Officiellement à partir de 12 mètres, au sein de l'Union européenne (UE), où la question fait grand débat.

PÊCHEURS DEPUIS DES SIÈCLES

Dans le Pas-de-Calais, les familles adhérentes de la CME exercent le métier depuis des siècles. Même si l'activité se concentre désormais à Boulogne, nombre d'entre elles vivent encore en baie de Canche, à Etaples, ce port aux origines gallo-romaines aujourd'hui ensablé.

"Cela explique cette main-d'œuvre qualifiée, à terre aussi, qui n'existe pas ailleurs, estime M. Gosselin. La qualification s'acquiert sur le terrain et sert d'ascenseur social, sur un territoire imprégné de pauvreté."

Bruno Margollé, président des CME, a embarqué à 16 ans sur le bateau de son père, "un 19 mètres en bois". Depuis le Moyen-Age, ses ancêtres sont pêcheurs. "A 23 ans, je commandais mon propre bateau neuf de 20,50 mètres." Rigueur des chiffres. Dans un monde régi par les quotas, la longueur des bateaux, les tonnes dans les filets, sont d'une précision mathématique.

Que Frédéric Cuvillier, maire d'une ville lovée autour de son port, soit devenu ministre délégué, chargé des transports, de la mer et de la pêche, semble naturel. Mais, pour autant, personne n'a ici le sentiment d'être privilégié par le docteur ès sciences juridiques. "Depuis qu'il est ministre, M. Cuvillier a rencontré les Bretons, mais il n'est encore jamais venu nous voir officiellement, souligne M. Gosselin. Bien sûr, on le croise parfois dans ses activités municipales. On le sent réceptif. Mais il n'est pas là pour nous avantager. Et nous le soutenons comme nous avons soutenu tous les ministres de la mer, surtout quand nous les suivons à Bruxelles."

MM. Gosselin et Margollé vont dans la capitale belge, "pour des conversations informelles, dans le hall des hôtels, avec les autres pêcheurs". Un lobbying sans illusion, car force reste au quota. "La politique de pêche est intégrée. Tout se décide à Bruxelles, les Etats ne sont que des courroies de transmission, on tente juste d'influencer, se résigne le premier. Et encore heureux que l'on possède une codécision , car la commissaire Damanaki est à la solde des ONG !"

ESPÈCES PÉCHÉES, QUOTAS, POURCENTAGES, TROCS...

A 500 m des CME, dans un concert de mouettes excitées, se dressent les bâtiments de la dernière compagnie hauturière intervenant à Boulogne. Là où l'on comptait jusqu'à 40 navires dans les années 1970, Euronor emploie 170 salariés pour 6 bateaux et un chiffre d'affaires annuel de 30 millions d'euros.

Spécialisé dans la grande pêche, l'armement pratique notamment la capture des espèces des grands fonds. Son rayon d'action se situe en mer du Nord pour le lieu et en Norvège pour le cabillaud – jusqu'au Svalbard. Xavier Leduc, le directeur d'Euronor, pense aussi que M. Cuvillier "a pris la mesure de sa tâche" et que c'est bien pour les pêcheurs français d'avoir un Boulonnais au ministère. Il ne lui sait pas gré pour autant de s'être battu en novembre pour préserver les droits de pêche en eaux profondes, très décriés par les écologistes.

Il n'attendait pas grand-chose du conseil européen du mercredi 19 décembre, où devaient être décidés les quotas de pêche pour 2013. "En mer du Nord, nous pêchons surtout des espèces gérées avec la Norvège, comme le lieu noir et le merlan, et l'UE ne s'est toujours pas mise d'accord avec les Norvégiens."

Lire aussi : Des quotas de pêche 2013 plutôt préservés

Xavier Leduc montre ses listings. On se penche, on essaie de comprendre les colonnes, les pourcentages, le troc des quotas d'espèces de poisson d'un pays à l'autre... Le tout régi par une réglementation européenne construite sur la loi de l'antériorité qui fixe en fonction des traditions le type de poisson que chacun peut pêcher, ainsi que les quantités – réévaluées chaque année au gré des études scientifiques. "Nous appelons cela le millefeuille ! Nos capitaines ont de plus en plus de mal à gérer toutes ces responsabilités et, en plus, sous la surveillance des satellites."

Sa principale revendication, à l'instar des artisans des CME, porte donc sur une gestion pluriannuelle : "Il faudrait des quotas tous les cinq ans. Sur un an, nous n'avons pas de visibilité pour les investissements, les achats de bateaux." Un chalutier hauturier de 45 mètres coûte 10 millions d'euros. "Vous connaissez beaucoup de professionnels en Europe qui attendent le 19 décembre pour estimer le chiffre d'affaires de l'année suivante ?", s'esclaffe M. Leduc.

Lire aussi : Artisans et chalutiers industriels : deux visions de la pêche en Europe

Geoffroy Deffrennes - Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), envoyé spécial

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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