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Ethique et biodiversité

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le 22.03.12
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Nature, responsabilité, philosophie et progrès: un continuum à refonder.

On peut se demander pourquoi protéger la diversité biologique. La question n’est pas incongrue en soi, même si elle peut être formulée, avec une dose de mauvaise foi, par des gens qui se découvrent une confiance absolue dans les capacités de résilience de la nature et qui assurent que celle-ci « s’en sortira toujours », y compris en l’absence d’intervention positive de l’homme. Cette option vaut blanc-seing pour tous les abus et témoigne d’une sorte d’indifférence de principe au saccage des ressources naturelles, une sorte d’’ aquabonisme » si l’on préfère. Encore faut-il pouvoir répondre à cette attitude. Alors, oui, pourquoi protéger la nature si elle peut, sur le très long terme, se défendre elle-même ainsi qu’elle l’a apparemment démontré au travers des grandes extinctions préhistoriques et des « renaissances biologiques » qui leur ont succédé ?

Un premier élément de réponse réside dans le fait que la grande extinction que nous vivons, la sixième (après celles de l’Ordovicien, du Denovien, du Permien, du Trias et du Crétacé) est essentiellement due à l’homme. Cette circonstance implique donc notre responsabilité, et c’est là un premier enjeu de la relation biodiversité / éthique. Cette question de la responsabilité de l’homme à l’égard du vivant n’est évidemment pas étrangère à la philosophie : elle est même au coeur du fameux ouvrage d’Hans Jonas, le principe responsabilité (1979). Pour Jonas, dans la mesure où l’homme a désormais la capacité de s’autodétruire, sa survie dépend essentiellement de l’exercice raisonné de sa responsabilité : qu’il décide d’être irresponsable – ou pour mieux dire, de témoigner d’une irresponsabilité radicale -  et il disparaît. Ceci se vérifie évidemment au regard de la disponibilité d’armes de destructions massives, mais aussi et plus généralement en ce qui concerne les innovations technologiques dans leur ensemble, certaines d’entre elles ayant la capacité d’induire des bouleversements incontrôlables dans le domaine du vivant (OGMs, nanomatériaux, perturbateurs endocriniens, radiations, etc). On a là une « transformation de l’agir humain » unique dans l’histoire : autrefois l’homme pouvait bien guerroyer tout son soul, comme à l’époque d’Alexandre ou de Napoléon, cela ne risquait pas de détruire toute vie sur la planète ; de même pouvait-il introduire dans son univers familier des innovations techniques, comme la lentille de Lippershey ou la balance de Roberval, sans que le vivant n’en soit affecté. Il n’en va plus de même aujourd’hui. 

Et il y a là, précisément, un second enjeu d’importance pour l’éthique. On a pu résumer certains aspects de la réflexion de Jonas en affirmant que selon lui, « La technique a cessé de s’associer aux promesses émancipatrices de la modernité pour devenir une menace pour l’homme et la vie terrestre en général » (Olivier Clein). On a aussi proclamé que « le principe responsabilité » annonçait le principe de précaution, qui en serait en somme sa déclinaison sur le plan politique. C’est sans doute vrai, mais il y a là, en outre, la continuation d’un débat irrésolu aussi vieux que la révolution industrielle elle-même ; débat qui oppose de façon récurrente et souvent violente ceux qui croient aux vertus du progrès, et ceux qui s’en défient. Cette opposition est dynamique et ses enjeux ont évolué avec le temps. Il faut reconnaître au thème du progrès, et à la croyance qui l’accompagne – croyance qu’on peut appeler : scientisme -  de grands mérites. Leur manifestation a permis à l’esprit humain, en occident en tous cas, de s’affranchir de l’obscurantisme médieval. Si on saisit un dictionnaire, on voit que l’obscurantisme désigne une attitude d’opposition aux progrès de la science et de la raison. Victor Hugo en offrait de plus frappantes définitions  quand il évoquait « la nuit faite dans les esprits par l’ombre des soutanes » ou encore « l’ombre portée de l’univers sur l’intelligence humaine ». En tous cas ces ombres ont été graduellement dissipées, sur le temps long, au travers des méandres de la renaissance, des grandes découvertes, des lumières, et des philosophies du XIXème et du XXème siècles – quoique certaines, hélas, aient plutôt témoigné d’une régression en la matière. Le problème est qu’au cours de cette mutation, le scientisme a progressivement délaissé les atours de la raison pour se parer de ceux de la croyance : il est devenu sous certains aspects une religion, une pensée magique, une affaire de foi – d’où précisément cette idée de « croire au progrès », nécessairement associée à la tentation de rejeter l’infidèle ou l’hérétique. Ecologistes et environnementalistes connaissent bien cet argumentaire par lequel on les qualifie régulièrement de « partisans de la bougie » contre les tenants, prétendûment rationnalistes, d’énergies modernes. Ces lignes-ci changent sans arrêt, comme le montrent actuellement les crispations autour du débat énergétique ; mais les camps en présence, eux, perdurent fondamentalement : c’est toujours l’ homme prométéen d’un côté, détenteur de la science, fils du positivisme, de Descartes  et d’Auguste  Comte, contre les défenseurs romantiques de la nature, quasiment dépourvus de raison et un peu rêveurs (voire beatniks !). Presque toutes les critiques adressées ces dernières années à l’écologie endossent cette opposition, de l’appel d’Heidelberg signé par 4000 scientifiques au lendemain de la Conférence de Rio de 1992 pour dénoncer « une  idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel » jusqu’au très récent ouvrage de Bruckner, « Le fanatisme de l’apocalypse », qui à défaut de démontrer grand-chose d’autre montre qu’on peut toujours s’attirer la bienveillance médiatique en s’en prenant à l’écologie. 

On observera au passage, et comme d’habitude d’ailleurs, que la réalité est toujours plus complexe que les poncifs. Les grands esprits sont parfois prompts à se mobiliser, et l’Appel d’Heidelberg, en son temps, fut signé par de très éminentes personnalités comme Wassili Leontief, Elie Wiesel et même Pierre Bourdieu. Mais à l’autre bout de l’hémisphère, aux Etats-Unis, un petit millier de titulaires de doctorat (PhD) ont signé en 2011, sous l’égide d’une organisation applée le Discovery Institute, une pétition exprimant de « fortes réserves » quant à la théorie de l’évolution de Charles Darwin. Il semble que personne n’ait donc le monopole de l’obscurantisme.

Car c’est bien là une faiblesse de ces approches, qui proposent invariablement une vision  « globalisante » des progrès scientifico-industriels : on accepte tout ou on rejette tout. Des énergies et des budgets tout à fait considérables sont dépensées pour persuader le citoyen qu’il doit se réjouir du développement des OGMs, de l’avancée des nanomatériaux, des bienfaits de la recherche sur les cellules-souches, de l’EPR ou de la fusion nucléaire. En réalité, l’éthique est précisément le terrain sur lequel peut et doit intervenir un arbitrage, guidé entre autres éléments par la responsabilité. Cet arbitrage intervient d’ailleurs en chacun de nous, en vertu de notre culture, de nos références et autres préférences. S’opposer à cette réalité simple et forcer les opinions, c’est adopter l’attitude de ceux qui revendiquent l’exercice d’une science sans conscience. 

Commentaires

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2012-03-26 20:34:33 +0200

Aujourd'hui, nous avons un problème d'équilibre. Nos "techniques" ont évoluées ce dernier siècle de manière fulgurante, mais notre conscience d'être humain n'a malheureusement pas pris le même chemin, si bien qu'il y a aujourd'hui le risque d'un trop fort décalage. C'est à nous de prendre la mesure de ce que nous sommes, à savoir pur produit de la nature qui nous a engendré, auquel il faut s'adjoindre la conscience qui fait que nous sommes des hommes. Et mettre nos instincts, derrière nos intuitions. Notre cerveau est fait pour cela. C'est à nous de prendre notre évolution entre nos mains, la nature est là pour nous aider à le comprendre et c'est urgent. Car la nature se fachera de plus en plus, si nous ne prenons pas en mains notre destin.

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2012-03-27 12:16:05 +0200

J'ai bien peur que l'Homme ne réagisse que contraint et forcé. Espérons qu'il ne sera pas trop tard.

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2012-03-27 16:05:25 +0200

Les deux citations suivante pourraient alimenter cet article:

“La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable.” Charles Baudelaire

"La moitié du monde n’apprécie pas ce qui amuse l’autre moitié". Jane Austen

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2012-03-28 09:17:35 +0200

On peut proposer quantités d'approches complémentaires, par exemple, celle de "l'éthique de la terre" (Land ethics) d'Aldo Léopold, largement développée de façon plus contemporaine par J. B. Calicott, et retravaillée encore plus récemment par Raphaël Mathevet avec la "solidarité écologique". Puisque nous sommes, humains et non humains, dans le même bateau (ou vaisseau spacial si l'on préfère), interdépendants et intimement reliés au sein de la "matrice du vivant", notre intérêt commun est d'oeuvrer à maintenir l'intégrité et la beauté, mais aussi la dynamique et la complexité des interactions au sein du vivant, avec ce qu'il faut d'humilité face à quelque chose qui nous dépasse et que nous devons à la fois accepter, accompagner, ménager mais malgré tout gérer. C'est tout le sens de la "solidarité écologique sur laquelle je proposerai une tribune sous peu.

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2012-03-31 17:00:58 +0200

Je crois que l'un des plus grands enjeux et frein à l'accroissement de la Conscience des individus et de la collectivité est lié au contrôle des médias de masse par une minorité dont les intérêts personnels divergent de ceux du bien commun. Cela provoque désinformation, confusion et recul du savoir et de la Conscience face au dieu de l'économie à tout prix et de l'obscurantisme qui vient avec... L'éthique a peu de chance de se faire entendre si elle n'a pas la vitrine médiatique qu'elle mérite. Le jour où l'on aura les moyens et le pouvoir de mettre en place un réseau d'information éthique et responsable qui priorise le bien commun de l'Humanité et la Biodiversité serait un tournant historique pour la survie de l'Homos-Sapiens. Entre-temps, chaque petit pas vers la lumière compte et ce site en est un grand! Faut pas lâcher et garder espoir!

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2012-04-07 11:48:16 +0200

Que cette publication ait été en peu de temps tant de fois recommandée (voir total des "j'aime"), donc sans doute beaucoup plus lue, est un fait réjouissant.

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