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Faussaire de la biodiversité?

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le 11.08.12
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INTERVIEW. Des scientifiques viennent de réfuter l’existence d’un micro-organisme à l’ADN radicalement étranger «découvert» en 2010. Le biologiste Philippe Marlière accuse la revue «Science».

Par SYLVESTRE HUET

La bactérie «alien» de la Nasa était donc bidon. En décembre 2010, la revue Science provoquait une forte émotion dans les laboratoires de biologie en publiant l’article d’une jeune biologiste, Felisa Wolfe-Simon, qui soutenait avoir découvert une bactérie ayant remplacé le phosphore de son ADN par de l’arsenic.

Annonce révolutionnaire : la nature aurait concocté un organisme radicalement différent de tout le monde vivant connu ! Mais mystère sur la manière dont la bactérie aurait réalisé cet exploit. Du coup, Libération, dès le 3 décembre, appelait à «la plus grande prudence». Et soulignait que l’écho médiatique s’expliquait par l’action de la Nasa, qui avait financé cette recherche dans le cadre de son programme «astrobiologie».

Prudence justifiée, car, hier, la même revue Science a publié deux articles qui infligent une réfutation sévère à cette pseudo-découverte. Deux équipes de biologistes ont, dès l’annonce de 2010, mis sur pied une contre-expérience destinée à prouver que l’annonce était une énorme erreur. Leur démonstration est sans appel, explique Philippe Marlière, biologiste et coauteur de la première bactérie xénobiotique comportant un ADN chimiquement modifié ( Libération du 20 septembre 2011). Il fut victime de cette affaire, car, prétextant de la polémique sur cette bactérie «alien», la revue Science refusa de publier le résultat de Marlière. D’où la virulence avec laquelle il commente l’épilogue de cette histoire.

Comment cette histoire a-t-elle commencé ?

Le premier auteur de l’article paru dans Science en décembre 2010, Felisa Wolfe-Simon, a d’abord écrit un article théorique examinant comment la nature aurait pu choisir l’arsenic à la place du phosphore pour constituer les cellules vivantes. Elle est allée prélever des sédiments du lac Mono, en Californie, empoisonné à l’arsenic pour en isoler des bactéries. Puis en cultiver une espèce du genre Halomonas (similaire à Escherichia coli, la bactérie modèle des biologistes) dans un milieu nutritif qu’elle a cru dépourvu de phosphore mais enrichi en arsenic.

Des expériences de physique extrêmement coûteuses ont été engagées pour confirmer la connexion d’atomes d’arsenic et de carbone dans la bactérie. Puis un article est envoyé à Science, l’une des revues scientifiques les plus convoitées par les chercheurs.

Les éditeurs, impressionnés par le soutien financier de la Nasa et le recours à des équipements lourds de la physique, soumettent l’article à des pairs, probablement physiciens, qui ne voient aucune objection au travail.

Qu’est-ce qui a alerté des biologistes sceptiques ?

C’est surtout la méthode expérimentale qui a interloqué les microbiologistes. L’équipe de Felisa Wolfe-Simon n’avait pas réalisé des tests biochimiques de routine qui auraient pu invalider leur interprétation. Et elle n’a pas apporté non plus de preuve directe de la présence d’arsenic dans de l’ADN purifié. Toutefois, il fallait réfuter formellement cette hypothèse.

Doit-on considérer que la réfutation est sans appel ?

Cette équipe a montré qu’il y avait des traces de phosphore dans le milieu utilisé par Felisa Wolfe-Simon. La concentration résiduelle y est même plus importante que dans certaines régions océaniques. Or, il existe des organismes capables de proliférer de manière frugale en employant des éléments chimiques à une concentration très faible, les oligotrophes. La souche bactérienne isolée par Wolfe-Simon est donc capable de vivre dans un milieu très pauvre en phosphore et de résister à une concentration élevée d’arsenic.

Analysé par spectrométrie de masse dans un laboratoire de Princeton, l’ADN de la bactérie cultivée a révélé qu’il ne contenait aucune structure détectable comportant de l’arsenic. C’est donc une réfutation dans les règles de l’art !

Voyez-vous dans cet épisode un exemple de la crise des publications scientifiques ?

Oui, c’est une démonstration par l’absurde que la solennité de l’évaluation par les pairs et le prestige de certaines revues peuvent n’être d’aucun secours dans la recherche de la vérité scientifique. Le processus de publication est devenu l’obstacle majeur à la recherche, bien pire que son financement. Manifestement, l’évaluation des manuscrits par les pairs ne garantit plus la qualité ni l’intérêt des publications dans les revues de haut niveau.

Source :http://www.liberation.fr/sciences/2012/07/11/la-bacterie-alien-de-la-nasa-etait-trop-sponsorisee-pour-etre-vraie_832736

Commentaires

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2012-08-11 13:00:49 +0200

L'important est que Science a publié deux articles qui infligent une réfutation sévère à cette pseudo-découverte de fin 2010.
Tant qu'une "découverte" n' a pas été confirmée par d'autres scientifiques que le découvreur, la science exige la prudence ...
La revue hebdomadaire Science, créée en 1880, éditée par l’American Association for the Advancement of Science reste une source d'informations scientifiques appréciée. Chacun sait que la science ne peut fournir qu'une "vérité provisoire" donc pas LA vérité... Et force eest de constater que le monde scientifique est vigilant et sait remettre en question des affirmations non confirmées par d'autres laboratoires.

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2012-08-11 13:10:03 +0200

Rendre à la biologiste Rosemary Redfield, de l’université de Colombie-Britannique, ce qui lui revient. C'est d'abord une scientifique qui a mené la charge contre l’annonce de la «découverte» de l’équipe financée par la Nasa, et cela dès le lendemain de la publication de l’article controversé dans Science, en décembre 2010.

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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