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Hubert Reeves: "L’écologie, c’est aussi une affaire de morale"

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Publié dans
le 02.07.15
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À 83 ans, Hubert Reeves a les yeux rivés vers les fleurs, les vers de terre et les abeilles…

Passionné par cette richesse qui rend possible la vie sur terre, et qu’on appelle «biodiversité», il cherche à faire aimer la nature et en appelle, sans détour, à notre responsabilité morale.

Voici l'interview parue sur le site de pelerin.com

Pèlerin. Ce 6 juillet devait être présenté au Sénat un projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, où figure la création d’une agence que vous parrainez. Or le gouvernement a décidé de retirer cette loi de l’agenda parlementaire de juillet. Comment avez-vous réagi en apprenant cela ?
Hubert Reeves. J’ai été très déçu et contrarié. François Hollande avait promis que cette loi serait adoptée avant la fin de l’été. Et voilà qu’elle est reportée à l’an prochain!

Ce texte devait notamment regrouper les principaux organismes nationaux: [L’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema), l’Agence des aires marines protégées (AAMP), les Parcs nationaux de France, le groupement d’intérêt public Acteurs, territoires, espaces naturels (Aten)] qui s’occupent de la nature au sein d’une seule entité, l’Agence française de la biodiversité, que j’ai accepté de parrainer.

L’idée est de donner ainsi plus d’efficacité à l’action publique et de la doter de moyens financiers supplémentaires. Ce retard ne fait que reculer la réponse à un problème majeur pour nous, humains.

Nous ne pouvons pas vivre sans les insectes pollinisateurs, sans les micro-organismes et les plantes qui purifient les eaux ou fertilisent les sols.
Dans mon jardin de Malicorne, dans l’Yonne, notre buddleia (arbuste, NDLR) attirait il y a encore quarante ans une dizaine d’espèces de papillons. Aujourd’hui, il y en a rarement plus d’une… Les hirondelles, les rossignols y sont aussi en diminution. Là comme ailleurs, la biodiversité ordinaire se dégrade rapidement: il faut agir vite et fort.

Quand et comment l’astrophysicien que vous êtes en est-il venu à s’intéresser aux vers de terre et aux abeilles??
H. R. Je m’investis sur ce sujet car j’ai huit petits-enfants et que je suis inquiet pour leur avenir. Par ailleurs, comme je suis scientifique, je peux évaluer si les menaces dont on nous parle sont vraies ou exagérées.

C’est au cours des années 1970 et1980 que la «rumeur» d’un impact dangereux de l’activité humaine sur la biosphère s’est répandue progressivement.

Les Nations unies ont fini par missionner un groupe d’experts internationaux pour l’authentifier: ce fut en 1988 la création du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR).

Je suis attentivement ses travaux depuis le début. L’homme y apparaît si responsable du réchauffement climatique que j’ai décidé d’agir. En 2000, j’ai écrit Mal de Terre avec Frédéric Lenoir, pour décrire les dégradations subies par la planète. Et le résultat de mon enquête était hélas accablant. Je me suis alors engagé dans la défense de la nature dans une association aujourd’hui baptisée Humanité et biodiversité (Hubert Reeves en est aujourd’hui le président d’honneur. Humanité et biodiversité, 110 bd Saint-Germain, 75006 Paris. www.humanite-biodiversite.fr).

Quelle dégradation vous semble la plus inquiétante??
H. R. Toutes les dégradations ont des impacts en chaîne, on ne peut pas les séparer. Celle qui est la plus urgente à résoudre, c’est l’émission massive de gaz carbonique.

En 2015, lors du sommet de Paris, il faudra prendre des décisions courageuses afin que cette transformation de la planète sous l’influence de l’homme soit la moins négative possible pour la vie.

Dans un laboratoire, un chimiste prend ses responsabilités: si l’expérience se passe mal, il arrête tout et rentre chez lui. Comme lui, nous faisons une expérience avec notre planète. La différence, c’est que nous et nos enfants sommes dans l’éprouvette…
Pour stopper cette expérience dangereuse, il faudrait arrêter d’émettre du gaz carbonique dans l’atmosphère. Ou du moins diminuer énormément cette action délétère.

Dans cette obscurité, voyez-vous des étoiles, quelques lueurs d’espoir??
H. R. Souvent, les gens?me?demandent si les choses s’améliorent ou se détériorent. Ma réponse est?: «?Les deux à la fois.?» Nous sommes face à deux forces qui s’opposent et personne ne peut prédire l’issue du combat.

D’une part, la puissance de détérioration ne cesse de croître. Mais en même temps, depuis un siècle et demi émerge une force de protection de la nature. Elle a démarré en Californie à la fin du XIXe?siècle, au moment où les bisons étaient exterminés et les grandes forêts américaines rasées.

Un groupe, qui se nommait le Sierra Club, a créé les premiers parcs nationaux et fait adopter des législations protectrices. Ce mouvement puissant me semble aujourd’hui porté surtout par les villes, dans le monde entier.

Je voyage beaucoup et suis frappé par les initiatives qui y fleurissent, comme la réduction des déchets ou l’interdiction d’épandre des pesticides dans les espaces publics. Mais cela sera-t-il suffisant pour freiner une détérioration continue?

Qu’avez-vous pensé de l’encyclique Laudato si’ du pape François??
H. R. Je trouve très intéressante son approche morale?: il montre comment les dégradations subies par la planète ont un impact majeur pour les plus pauvres. Aujourd’hui, selon moi, la question écologique est en effet morale?: ceux qui persistent à extraire du pétrole et du charbon ne sont-ils pas en train de commettre un acte d’une grande gravité morale, dès lors que nous en connaissons les conséquences sur le climat?

Continuer à émettre du gaz carbonique n’est-il pas un crime contre l’humanité alors que nous connaissons les torts très graves que cela cause et causera au milliard d’êtres humains vivant au-dessous du seuil de pauvreté?

Comment parler d’immoralité alors que l’on manque d’alternatives au pétrole? ?
H. R. On ne justifie pas un acte immoral parce qu’on ne peut pas faire autrement. Prenons l’esclavage. Pendant l’Empire romain, certains étaient persuadés de ne pouvoir vivre sans esclaves.

La moralité, c’est de ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. L’émission de gaz à effet de serre est immorale, alors faisons autrement. Beaucoup d’alternatives existent déjà?: les énergies renouvelables, les cultures plus respectueuses des écosystèmes.

Une action très efficace prend de l’ampleur: le désinvestissement financier dans les énergies fossiles. Outre-Atlantique, beaucoup d’universités qui avaient des actions dans le pétrole ou le charbon les retirent de ces secteurs.

Vous ne convaincrez pas des personnes qui font d’immenses profits d’arrêter, pour des raisons morales, même s’il s’agit de sauver l’humanité… Mais si vous ne leur prêtez plus votre argent pour aller chercher du pétrole dans l’Arctique, elles ne pourront pas se lancer dans cette aventure désastreuse.

Quels sont aujourd’hui vos projets??
H. R. Je prépare pour 2016 un livre avec un DVD présentant des fleurs sauvages, ces fleurs sur lesquelles on marche sans faire attention. Avec une amie, nous en avons photographié une centaine, de leur naissance à leur mort.

Le but est de permettre de faire connaissance avec elles: le glécome, le lotier corniculé, la véronique de Perse… Nous voudrions présenter ces fleurs pour qu’elles deviennent des amies. Le but est que le nom «glécome» vous dise quelque chose, et qu’ensuite vous ayez une affection pour lui, comme aujourd’hui vous avez une affection pour la pâquerette.

Cela fait cinq ans que je travaille à ce projet, nous avons des milliers de photos, toutes prises dans mon jardin. Il n’est pas nécessaire d’aller au bout du monde pour voir des merveilles: nous les avons sous nos pieds mais nous ne les voyons pas parce que personne ne nous les a présentées. C’est tout le rôle du passeur.

Vous souhaitez devenir un «passeur» de fleurs après l’avoir été pour les étoiles?
H. R. La nature est d’abord pour moi un grand plaisir. C’est pourquoi j’encourage les parents à y amener les enfants, afin de fréquenter et de nommer ses beautés. Les enfants sont toujours sensibles à ce qui touche les parents. Si vous montrez qu’elle est importante pour vous, la nature deviendra importante pour eux, et ils en deviendront ses plus fervents défenseurs.

Vignette © Arnaud Meyer sur le site dource de l'interview.

Commentaires

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2015-07-02 09:16:37 +0200

Effectivement l'écologie est une affaire de morale qui nous implique tous et notamment dans notre rapport aux autres.
A titre d'information, voici l'un des sujets de philo propose aux terminales L au bac de cette annee :
" Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral ?"
Il faut se féliciter qu'une telle interrogation soit proposée à des jeunes.

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2015-07-02 10:56:15 +0200

J'ai le sentiment qu'on s'est éloigné de la nature et qu'on vit à un rythme où les saisons n'existent plus ... il est important de continuer à sensibiliser et à refaire découvrir la nature. Les catastrophes naturelles ne doivent pas être vécues comme des évènements aussi banaux que certaines horreurs du quotidien sont devenues ... oui, la morale est nécessaire car on est trop souvent soulagé et près d'accepter un trop bel orage après une forte chaleur.

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2015-07-02 15:06:03 +0200

D'accord avec M. Sailer. Je me souviens d'un ouvrage de Maurice Bellet (1995?) je cite de mémoire : il faut accélérer cette société de gaspillage pour qu'elle aille droit dans le mur et que l'on puisse commencer autre chose. Mais attention, toute "fin de civilisation" est meurtrière...

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2015-07-02 17:54:00 +0200

D'autres ont dit que l'écologie était pour les riches, j'ajouterai que la société de consommation est faite pour les pauvres ...

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2015-07-18 22:10:14 +0200

Je pense que c'est foutu.
Je vois le mur devant nous s'approcher de plus en plus vite et il y a un tas d'idiots qui rajoutent tous les jours du charbon dans la locomotive...
Le système n'a qu'une valeur et c'est l'argent. L'être vivant ne vaut plus rien.
L'être humain ne s'arrêtera qu'au fond du gouffre, tant qu'il est encore possible de faire de l'argent.
Je ne baisse pas les bras mais je ne rêve pas non plus.

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2016-02-01 15:32:20 +0100

Entièrement d'accord avec vous...

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2016-04-11 14:24:35 +0200

Il a raison, mais je ne suis pas aussi défaitiste que la plupart

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2016-06-14 15:08:32 +0200

Parfois être lucide donne l'impression d'être pessimiste

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2016-07-03 16:28:26 +0200

Merci Monsieur Reeves !-) vous me motivez à la défense du vivant et êtes un phare dans la brume du temps présent, qui nous montre un chemin à suivre, chacun comme nous le pouvons...

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2016-07-04 10:59:04 +0200

Pour ma part, j’ai l’intime conviction qu’il nous faut, de toute urgence, rendre, enfin correctement, tous les « déchets » organiques (épluchures, restes de repas, déjections humaines et animales,…) aux couches superficielles de la terre afin de les rendre auto-fertiles naturellement et fixer durablement les excès de CO² dans des jardins-forêt comestibles… Pour cela, il nous faut donc changer fondamentalement nos habitudes... et même nos lois pour autoriser le compostage à la ferme des cadavres d’animaux morts et surtout l’humusation, c’est-à-dire la Métamorphose, en 12 mois des défunts en humus, www.humusation.org qui devrait servir d’électrochoc afin de comprendre que tout le « système en vigueur » actuellement est suicidaire pour l’avenir des Générations Futures.
MERCI pour votre soutien !

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2016-08-17 13:43:25 +0200

Ethique et générosité sont cruellement absentes de ce monde et notamment chez les 1% qui dirigent la planète ( banques, multinationales, politiciens, marchés financiers...) tandis que de plus en plus de citoyens font le maximum pour enrayer le processus de destruction des écosystèmes, par des pratiques écologiques au quotidien...Alors soyons toujours plus nombreux à le faire ! Nous devons agir dans la solidarité avec toutes et tous et respecter toute vie si précieuse sur la Pachamama ! L'on peut constater que de plus en plus de jeunes deviennent végétariens, voire vegans, c'est bouleversant et essentiel pour la planète, par empathie pour nos compagnons animaux et pour notre santé.

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À propos de l'auteur

Humanité et Biodiversité, est une association loi 1901, reconnue d’utilité publique, agréée au titre de la protection de la nature. Elle est actuellement présidée par Bernard Chevassus-au-Louis, et Hubert Reeves est devenu son président d'honneur. Humanité et Biodiversité mène une action de plaidoyer et d'influence pour faire émerger dans la société les défis posés par l’érosion de la b...

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