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L'ado qui voulait laver l'océan (et ça nous aurait bien arrangé)

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Publié dans
le 13.08.15
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De la nécessité de vérifier la solidité des informations… même quand elles sont belles. Ce qui fut déjà fait, en 2013, sur ce site: voir http://www.humanite-biodiversite.fr/article/peut-on-nettoyer-les-oceans-des-dechets-plastiques … conformément à notre déontologie. JP B

Voici un article paru dans Télérama le13 août 2015

A 17 ans, Boyan Slat affirmait avoir trouvé une solution pour éradiquer les 269 000 tonnes de plastique qui polluent les mers. Trois ans plus tard, le dispositif, à l'essai, est sérieusement mis en doute par des scientifiques.

Evidemment, les médias ont foncé tête baissée et nous avons tous suivi. L'histoire était belle, enfin une bonne nouvelle dans la chienlit habituelle. Le héros avait la tête de l'exploit, grands yeux turquoise, longs cheveux noirs de poète, minois pur de Harry Potter aquatique. C'était en 2012, on annonçait que Boyan Slat, jeune Néerlandais d'à peine 17 ans, avait trouvé un moyen génial de nettoyer les océans pollués par notre civilisation du plastique. Boyan Slat, le Mozart de la dépollution, arrivait à point ! Selon la revue PLOS-ONE (Public Library of Science), 269 000 tonnes de plastique constituées de 5 000 milliards de morceaux et de particules flottent à la surface de l'océan. Sans compter ce qui coule, ce qui reste entre deux eaux. Et l'ère du plastique ne ferait que commencer. D'après une étude publiée le 13 février dans la revue Science, la quantité de déchets rejetés dans les océans devrait décupler dans les dix prochaines années. Voilà pour le décor.

Comment un simple étudiant précoce allait donc entrer sur scène ? Tout simplement en utilisant les ressorts de la légende : depuis l'Antiquité jusqu'au buzz des années 2010, elle sait susciter l'enthousiasme et… dissoudre l'esprit critique. Voilà la genèse : plongeant en Grèce pendant ses vacances, l'étudiant en ingénierie aérospatiale s'étonne de compter davantage de sacs plastique que de poissons dans la grande bleue. Colère, désespoir. Là où n'importe quel gamin aurait juste repris le cours de son existence en allant draguer au camping, Boyan, lui, se relève les manches. On imagine déjà la scène dans le film que Hollywood ne manquera pas de réaliser. Jusqu'alors, les déchets plastique sont éventuellement repêchés par des chaluts (soixante-quinze mille ans pour vider les océans avec cette technique archaïque). Son idée, simple, moderne, peu onéreuse, allait tout changer !

Elle fut expliquée pour la première fois lors d'une conférence organisée par TEDx, un mouvement international fondé sur l'échange de solutions novatrices, où il fut invité. Comment le prodige allait-il s'y prendre ? En utilisant la force des courants ! Des cylindres flottants fixés au fond des mers et disposés sur une centaine de kilomètres formeront, vus du ciel, un immense V sous lequel des barrières verticales de 3 mètres de profondeur laisseront passer la faune mais orienteront les déchets vers une colonne centrale, alimentée en énergie solaire, laquelle collectera les immondices. Elle devra être vidée tous les mois et demi. Réglé en une dizaine d'années, le problème des plastiques océaniques ! D'après son inventeur, ce système en piégera 70 000 tonnes dans le Pacifique Nord, qui abrite un continent de particules piégées par les courants convergents océaniques.

Pour mémoire, l'accumulation de déchets dans ces zones appelées gyres est connue depuis 1870. Dans Vingt Mille Lieues sous les mers, au chapitre « La mer de Sargasses », Jules Verne attribue à un océanographe nommé Maury la description du principe physique de l'accumulation des objets flottants (des cordages à l'époque). Boyan allait donc être le premier à anéantir ces fichus gyres, en commençant par le plus gros, celui du Pacifique Nord. Depuis trois ans, le jeune homme a fait du chemin. Il a fondé son association, The Ocean Cleanup ; il s'est mis en contact avec une centaine de bénévoles, avant de lancer un crowdfunding et de récolter 2 millions de dollars. En 2014, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) l'a même récompensé dans le cadre de son prix Champions de la Terre. L'histoire est belle.

Trop belle ? Les scientifiques spécialisés dans la gestion des déchets de l'océan se pincent les lèvres. Cristina Barreau, de la Surfrider Foundation, résume le malaise : «Boyan Slat a une bonne équipe de communication, ça fait trois ans qu'il a 17 ans ! Je comprends que tout le monde ait envie d'y croire, mais la mission est impossible. Comment une telle structure pourra-t-elle être ancrée à 4 000 mètres de fond et résister aux tempêtes en haute mer ? » Le système de The Ocean Cleanup laissera de côté les microparticules qui composent la majorité des déchets. Les plastiques collectés, censés être recyclés, ne seront pas vraiment recyclables, puisque le temps et la mer auront brisé les chaînes de polymères les constituant. La faune sera probablement touchée. De plus, choisir d'installer un tel entonnoir au large paraît loufoque, sachant que la plus grande partie des plastiques est concentrée sur les côtes. Surtout, Cristina Barreau craint que l'initiative entraîne une déculpabilisation. « Ça sonne comme une solution miracle qui évite aux gens de réfléchir à leur manière de consommer. Plutôt que mettre des milliards de dollars dans cette structure, il serait utile de sensibiliser à grande échelle, de changer les comportements, d'appliquer les lois, d'améliorer les systèmes de collecte et de traitement, de demander aux industriels de repenser les packagings et de songer à la fin de vie des produits dès le début. »

« Saluons la démarche, même si la solution n'est pas idéale », tempère François Galgani, responsable de projet à l'Ifremer. Car, bizarrement, la quantité de plastiques dans les gyres n'évoluerait pas beaucoup depuis une vingtaine d'années : « Elle reste faible, de l'ordre de un millier de tonnes pour l'Atlantique. En fait, avec le temps, les microplastiques se décomposent en nanoparticules. Les problèmes environnementaux qu'ils constituent sont beaucoup moins graves que ceux posés par le réchauffement climatique. Certaines espèces sont sensibles aux plastiques, comme les oiseaux de mer, qui les ingèrent, et souvent en meurent. Mais les poissons ou les tortues de mer survivent à l'ingestion la plupart du temps (sauf occlusion intestinale) et finissent assez vite par les déféquer. »

François Galgani n'en considère pas moins qu'il faut agir, « mais sur terre, travailler à réduire les apports à la mer », car l'invasion des plastiques océaniques en dissimule une autre, moins voyante, moins susceptible d'exciter les médias, mais aussi grave : les 5 000 milliards de particules plastique sont des supports, des vecteurs qui se déplacent sur les océans et permettent à des espèces invasives, des bactéries parfois pathogènes, de coloniser de nouveaux territoires. « Après le tsunami au Japon en 2011, un morceau de quai en polyester a dérivé jusqu'en Amérique du Nord. On a retrouvé cinquante-quatre espèces nouvelles au Canada ! »

Source : http://www.telerama.fr/monde/l-ado-qui-voulait-laver-l-ocean,130032.php#xtor=EPR-126-newsletter_tra-20150813

Commentaires

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2015-08-13 09:25:29 +0200

L'expérience professionnelle de François Galgani.
30 ans de recherche en océanographie et sciences de l'environnement (pollution marine, ecotoxicologie et déchets marins), responsable d'un groupe européen en support a la directive cadre stratégie pour le milieu marin en support a la surveillance des dechets marins, coordonne ou participe également a de nombreux groupes internationaux

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2015-08-13 10:39:56 +0200

Rentrant de Tunisie, j'ai été effarée par les monceaux de sacs, bouteilles de plastique qui souillent, villes, villages, nature et champs, sont enfouis pas les tracteurs et broutés par les chèvres.
Il faut interdire la fabrication de cette saloperie qui souille la terre avant que de finir dans les océans.
Il n'y a hélas pas qu'en Tunisie; voir les retombées du Tour de France dans nos campagnes!

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2015-08-13 11:53:20 +0200

Cela va donner l'occasion de voir ce qu'il advient des particules de plastique ingérées par les invertébrés et les vertébrés, et leur éventuel transfert le long des chaines alimentaires: publications à venir !

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2015-08-13 14:16:34 +0200

Il a peut être aussi trouvé la fontaine de jouvence ! En tous les cas, les poissons mangent ce plastique et nous mangeons les poissons, ça va promettre pour la santé des futures générations !!!

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2015-08-13 14:22:02 +0200

À SylvieLutz
Les microparticules de plastique sont éliminées par les invertébrés ou vertébrés qui les ingèrent. C'est ce à quoi cette première publication http://www.humanite-biodive... conclut.

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2015-08-13 14:40:01 +0200

Merci Nelly, je n'avais pas encore lu cet article :)

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2015-08-13 22:03:04 +0200

Je suis assez d'accord avec Castagnac. Comment un fabricant, un vendeur, un diffuseur, etc... de plastique peut-il continuer son activité en sachant ça? L'interdire? Les fabricants devraient cesser de leur propre chef, dans un monde "normal"!

Bravo! Humanité et Biodiversité

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2015-10-18 14:51:31 +0200

ARTICLE POUR EMPÊCHER DE RÊVER
Paru en 2014
http://rue89.nouvelobs.com/...

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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