POPULARITÉ
10

"L'agriculture biologique peut nourrir le monde".

Éditer
Publié dans
le 05.03.14
Emploi

  • L’agriculture biologique n’est pas une aimable fantaisie de bobos en mal de verdure, mais une démarche apte à sortir l’agriculture européenne de l’impasse dans laquelle elle se trouve. Enjeu : nourrir neuf milliards d’habitants. Moyen : changer de paradigme, et sortir de la subvention aux machines. Entretien bousculant avec l’agronome Jacques Caplat.
Extraits
 

L’agriculture biologique pourrait alimenter neuf milliards d’êtres humains et être plus productive que notre agriculture conventionnelle. C’est l’idée iconoclaste défendue par Jacques Caplat. Il est agronome, ancien conseiller agricole, fils d’agriculteur et auteur d’un ouvrage intitulé L’Agriculture biologique pour nourrir l’humanité (Actes Sud). Il y démonte les idées reçues sur l’agriculture biologique et rappelle que notre agriculture occidentale contemporaine n’est pas le seul modèle possible.

Le Salon de l’agriculture vient de s’achever : que représente ce grand événement annuel, pour vous ?

Le Salon de l’agriculture est une opération de communication de l’agriculture conventionnelle et de l’agroalimentaire vis à vis du grand public.

Le salon donne au grand public une image fantasmée de l’agriculture : champêtre, sympathique, de terroir et proche des gens. L’entretien de ce mythe est un des fers de lance du mensonge autour de l’agriculture française. On cache sa vraie nature pour que le grand public ne se mobilise pas contre. On constate lors de chaque scandale sanitaire, ou sur les pesticides, que le grand public ne veut pas de l’agriculture telle qu’elle est aujourd’hui. Si l’agriculture était telle qu’on la voit au salon, ce serait génial !

Au milieu de cet immense salon, on trouve un petit stand dédié à l’agriculture biologique : est-il représentatif de la place de la bio en France ?

Cela représente la place de la bio au sein du monde agricole : minime. Si l’agriculture voulait vraiment laisser une place à la bio, celle-ci devrait être présente dans chaque partie du salon. Actuellement, il n’y a qu’un espace bio en un point donné, et quelques comme si c’était pittoresque.

Dans la préface de votre ouvrage, l’agronome Claude Aubert explique que l’agriculture conventionnelle ne peut pas nourrir le monde. Pourquoi ?

L’agriculture conventionnelle a été conçue en Europe pour l’Europe. On a un peu tendance en Europe à penser que l’agriculture, c’est notre agriculture. Mais il y a mille agricultures possibles. En Asie et en Amérique Latine, l’agriculture s’est construite autour des cultures associées. En Europe et au Moyen-Orient, elle s’est construite autour des cultures pures, telle que dans un champ de céréales, il y a une seule plante. Même les élevages sont spécialisés.

On a construit un système de sélection des semences uniquement basé sur le rendement, qui a totalement coupé les plantes de toute interaction avec le milieu : on se débrouille pour qu’il n’y ait pas le moindre animal ni la moindre maladie dans le champ.

Ensuite, ces plantes sont mises en culture. Si on les mettait dans la nature telles quelles, elles mourraient sans doute. Donc pour pouvoir les cultiver on est obligé de mettre énormément d’engrais et de pesticides afin de se rapprocher des conditions de la sélection.

De plus, les cultures pures permettent la mécanisation, ce qui supprime des emplois. A la fin de la seconde guerre mondiale, c’était considéré comme un avantage car cela permettait de libérer des bras pour reconstruire l’Europe – mais on n’est plus du tout dans cette problématique.

Donc, le système conventionnel c’est cela : des variétés sélectionnées complètement irréelles, que l’on cultive avec des engrais et des pesticides chimiques, dans un système très mécanisé. Le problème de ce modèle est qu’il demande que l’on reproduise au champ les conditions idéales de la sélection. C’est possible dans les milieux tempérés. Mais les trois quarts de la planète ne sont pas tempérés. Et c’est la grande imposture de l’agriculture conventionnelle quand elle a voulu se généraliser à l’ensemble de la planète sous le nom de "Révolution verte" : on a développé une agriculture conçue dans un contexte particulier et on l’a appliquée au monde entier.

Je suis effaré d’entendre des gens dire que le riz amélioré en Inde fait dix tonnes par hectare. Les paysans indiens que je connais ne font en moyenne que trois tonnes par hectare en conventionnel. Effectivement, les bonnes années, ils sortent dix tonnes. Mais deux années sur trois sont mauvaises... Et ces années-là, ils ne produisent qu’une tonne par hectare parce que, quand ça ne marche pas, ces variétés conventionnelles, ça ne marche vraiment pas...

- Culture de riz en Inde -

Donc ce système ne peut pas nourrir la planète. C’est pour cela qu’il y a entre 800 millions et un milliard de personnes qui souffrent de la faim dans le monde.

Votre ouvrage dénonce les idées reçues sur l’agriculture biologique. La plus répandue est sans doute que la bio serait juste une agriculture sans pesticides...

Si l’agriculture bio consistait simplement à supprimer la chimie, elle serait incapable de nourrir le monde. Si on garde l’agriculture conventionnelle, les variétés sélectionnées pour la chimie, des champs sans écosystème en culture pure, et que l’on enlève seulement la chimie, cela ne va pas être performant.

Alors qu’est-ce que l’agriculture bio ?

Il s’agit de remettre de l’agronomie dans l’agriculture. Le premier livre sur la bio (Fécondité de la Terre, par Ehrenfried Pfeiffer, publié en 1937) l’a définie comme la constitution d’un organisme agricole. C’est-à-dire en mettant en relation l’ensemble des éléments constituant une ferme. C’est un changement considérable, une démarche systémique, alors que la démarche européeenne était réductionniste.

Au lieu de se battre contre le milieu, l’agriculture biologique se sert du milieu. Un des points de départ est d’avoir des variétés ou des races d’animaux adaptées au milieu, qui doivent pouvoir y évoluer.

Deuxième élément fondamental : arrêter de partir des cultures pures qui sont le mode de production le moins performant du point de vue agronomique et chercher plutôt des cultures associées, c’est-à-dire plusieurs cultures sur la même parcelle, ensemble ou en rotation.

Mais l’agriculture bio ne perd-elle pas en performance ?

En Europe, on croit que la bio est moins productive que l’agriculture conventionnelle, parce que l’on ne sait pas les comparer. Aujourd’hui les protocoles prennent une variété de blé conventionnel sélectionnée pour la chimie et la mécanisation. Puis pour le bio ils prennent le même blé qui va être cultivé en culture pure sans chimie : ce n’est pas un protocole de comparaison conventionnel-bio, c’est un protocole de comparaison conventionnel-conventionnel sans chimie. Dans ce cas, les rendements en bio sont forcément inférieurs.

Comment pouvez-vous affirmer que l’agriculture biologique peut nourrir l’humanité ?


- La milpa, un système mexicain de cultures associées avec maïs, courge et haricots -

Dans le système contraint de l’Europe aujourd’hui, on a peu de variétés adaptées à la bio et on connaît mal le système des cultures associées. On part donc d’un système peu performant en bio.

Mais même dans ce cas, les études à l’échelle planétaire (1) indiquent que si l’on transformait l’agriculture mondiale en bio, les rendements globaux augmenteraient. On perdrait entre 5 et 20 % en Europe et au Canada, mais on augmenterait de 50 à 150 % dans le reste du monde (aux Etats-Unis le rendement de la bio égale celui du conventionnel). Donc même en ne se remettant pas vraiment en cause en Europe, passer en bio à l’échelle planétaire permet de nourrir neuf milliards d’êtres humains.

Mais il faut aller plus loin. Passer en bio en Europe signifie-t-il juste supprimer la chimie ? Non, je vous l’ai déjà expliqué. On peut être plus performant en bio qu’en conventionnel.

Par exemple, l’école d’agronomie de Rennes a mené une étude sur la surface nécessaire pour nourrir la métropole de Rennes. Première hypothèse, le scénario tendanciel : consommation actuelle et agriculture conventionnelle. Ils en déduisent qu’il faut cultiver un anneau de 15 km au delà des limites de Rennes pour nourrir la métropole. Deuxième scénario, on passe en bio, on fait un peu d’agriculture urbaine et on consomme moins de viande - car de toutes façon bio ou pas bio notre système carné occidental n’est pas généralisable à la planète. Dans ce cas, il suffit d’un anneau de huit km autour de Rennes pour nourrir la ville. C’est quasiment deux fois moins de surface en bio qu’en conventionnel.

Quelles décisions faut-il prendre au niveau politique pour développer largement l’agriculture bio ?

Certains pays évoluent déjà vers la bio, comme l’Etat du Kerala en Inde ou encore le Bhoutan. Il y a également beaucoup d’initiatives de communautés paysannes aux Philippines, au Brésil, en Amérique centrale... Ce n’est pas forcément labellisé, mais ils s’engagent dans cette démarche. Mon espoir est que ces exemples fassent tâche d’huile.

En France, si l’on veut que ça bouge, il y a quelques éléments clés.

D’abord, un problème jamais abordé est celui de la fiscalité du travail. La bio utilise plus de main d’oeuvre et dans un monde de chômage de masse, on nous renvoie cela comme un handicap ! Aujourd’hui pour un euro de salaire, un agriculteur doit payer un euro de charges en plus. Alors que pour un euro d’investissement dans des machines, il a 50 centimes de subvention. Le travail coûte quatre fois plus cher que les machines, c’est une distortion de concurrence considérable ! Si on veut développer la bio, il faut changer la fiscalité du travail.

- Tracteurs subventionnés -

Ensuite, les paysans hésitent à passer en bio parce qu’ils ont peur. Il y a une peur technique, parce que passer en bio c’est apprendre un nouveau métier. Ensuite il y a une peur sociale parce que quand un agriculteur change de technique, il change de réseau social : il ne travaillera plus avec les mêmes personnes. C’est très déstabilisant. Donc il est important de créer des passerelles entre les différents réseaux, de décloisonner la bio. La troisième peur est économique. Vais-je gagner ma vie en bio ? Vais-je trouver des filières où vendre mes produits ?

On peut répondre à ces peurs, mais cela demande une politique volontariste. De l’investissement dans la formation, dans des accompagnements et dans la recherche pour améliorer les techniques de la bio.

Le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll prône l’agro-écologie et dit vouloir rendre l’agriculture française plus durable. Qu’en pensez-vous ?

L’agroécologie c’est un terme ambigu, car il a deux sens opposés. D’un côté tout un groupe de personnes utilise ce terme d’agro-écologie depuis les années 1980, comme Pierre Rhabi, pour parler de la bio la plus aboutie et se distinguer de l’idée que la bio c’est juste enlever la chimie.

A côté de cela, il y a cette agro-écologie réinventée par Stéphane Le Foll ou l’INRA, qui est une démarche de scientifiques, pas d’agriculteurs, consistant à appliquer à l’agronomie les connaissances de la science écologique. C’est un mieux, cela rapproche des techniques de la bio. Mais le problème de cette approche, c’est qu’elle n’est pas globale. Elle ne pose pas la question des semences adaptées au milieu, du social, de l’économique, etc. Si cette agroécologie version Le Foll est conçue comme une transition vers la vraie bio, c’est bien. Si elle est conçue comme un but, c’est totalement insuffisant, car on perdrait de vue la nécessité de remettre à plat le système.

Source http://www.reporterre.net/spip.php?article5494

Ci-dessous un exposé de Jacques Caplat

Commentaires

2
2014-03-05 13:18:19 +0100

Toute personne intéressée peut lire des extraits du livre de Jacques Caplat "L'agriculture biologique pour nourrir l'humanité" sur le site de son éditeur
http://issuu.com/actes_sud/...

2

1
2014-03-05 13:50:09 +0100

je suis effaré que l'on puisse jouer avec les mots pour en faire n'importe quoi. l'Agriculture Biologique n'existe pas c'est un non sens une hérésie.
l'agriculture ne peut pas être autrement que BIOLOGIQUE NATURELLEMENT pour nourrir du VIVANT BIOLOGIQUE.
parler d'agriculture Biologique c'est démontrer qu'aujourd'hui on fait de l'Agriculture chimique et c'est la cautionner.
il faut arrêter de dénaturer le mot Biologique qui ne s'attribue qu'au VIVANT.

1

1
2014-03-05 14:26:13 +0100

Bien sûr que l'agriculture de jadis était exempte de produits chimiques de synthèse: ils n'existaient pas avant le XXème siècle.
Mais l'agriculture actuelle les utilise, à des degrés divers, et il est apparu nécessaire de distinguer celle qui ne les utilise pas (ou peu et par exception autorisée) par une appellation faisant référence au processus biologique privilégié.

La réalité est là: il y plusieurs types d'agriculture. Et même l'appellation "bio" - en réaction aux pratiques dites productivistes - ne recouvre pas les mêmes réalités dans le monde et on peut aller jusqu'à dire qu'il existe de vastes domaines "en chimique" comme "en bio" dont il faudrait savoir aussi comment y sont traités les humains… C'est important aussi !

1

0
2014-03-08 10:43:14 +0100

Il me semble que la FAO avait déjà fait le même constat en 73.

Je lutte farouchement contre toute labellisation Agrocert, Demeter et autres Bourgeons qui, à mon sens, sont plus perçus par les agriculteurs comme une source économique plus qu'une source écologique de savoirs.
Il s'agirait de cautionner toute entreprise par le biais des dirigeants de façon personnelle et héréditaire sur l'influence de l'activité sur son environnement. Pour résumer entreprise A dirigée par Mr B produit machinchouette grâce à du perlimpimpin. Macinchoette est un produit neutre sans pollution réelle autre que celle, énorme, faite par l'utilisation du perlimpimpin qui détériore les sols, pollue l'atmosphere et mobilise de la surface agricole. Ben Mr B devrait être porté responsable de l'utilisation du perlimpimpin, à hauteur des profits engrangés ..i. Ses décisions devraient concerner plus directement son entourage proche afin qu'il soit conscient des actions initiées. Rien qu'avec ces 3 observations on oublierait bien vite le terme d'agriculture bio ou conventionnelle, pour revenir à la "real-agriculture", un pragmatisme agricole qui ne revient pas sur le fait agronomique, mais sur le fait écologique.

0

0
2014-03-08 11:18:49 +0100

LA FAO
Sa position en 2007
http://www.fao.org/organica...
et
http://www.fao.org/newsroom...
En 2009
http://www.fao.org/wsfs/for...

Suivre les publications du site
http://www.fao.org/about/wh...

0

0
2014-03-08 11:35:49 +0100

En faisant ce distinguo, on a ouvert la porte au dévoiement et à l'arnaque.
il ne devrait plus y avoir d'agriculteur qui utilise du chimique au nom de la super production rentabilité. il ne faut pas lutter dans le même sens mais à contre sens. il ne peut y avoir qu'une agriculture.

0

À propos de l'auteur

Bonjour. Né en 1972,à une époque où beaucoup de concepts que l'on croit modernes existaient déjà*,je suis devenu éco-conscient spontanément,peu à peu. Parallèlement à mon métier (médecin généraliste),je pratique la botanique amateur, l'ornithologie et l'entomologie amateur (de loin). Je fais des sorties, assiste à des conférences, et le savoir emmagasiné peu à peu est renforcé par des lectures....

Réputation
Découvrir la biodiversité #1f6929 decouvrir-la-biodiversite 53216
Patrimoine naturel #81A23E patrimoine-naturel 21621
Ménagement du Territoire #D05D10 menagement-du-territoire 38334
Cadres institutionnels #B36281 cadres-institutionnels 1927
Économie et Biodiversité #723DC4 economie-et-biodiversite 2663
Transition écologique #168DBE transition-ecologique 10896

Ses derniers articles

Powered_by_tinkuy