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La géopoétique de Kenneth White, "Renouveler radicalement notre conception du monde".

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le 09.06.18
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Voici trois citations de ce penseur et auteur, poète d'origine écossaise, que je connais et admire depuis mon adolescence.

« Je ne pense pas que l’attirance pour les lieux déserts, les conditions élémentales et la pierre brute soit inhumaine, je pense au contraire que cela donne à l’être humain une base authentique.
Il existe quelque chose comme un ton de base, parlé, joué ou écrit, que l’on peut entendre tout autour de la terre. Une fois que l’on s’est accordé à sa longueur d’onde, une grande part de ce que l’on appelle « culture » se révèle de peu d’importance, pour ne pas dire futile, et sonne creux. Peut-être toute vraie culture se fonde-t-elle sur ce ton de base, et s’élabore-t-elle à partir d’une dimension fondamentale qui est le lieu d’une austère jouissance.

[...]

     Il y a une musique du paysage. On l’a rarement écoutée. Avant la civilisation, oui, peut-être - et encore. Peut-être les hommes primitifs guettaient-ils uniquement les bruits, les sons qui concernaient leur survie : le craquement d’une branche signalant l’approche d’un animal, le vent qui annonce la tempête... Loin d’entrer dans le grand rapport, ils rapportaient tout à eux. Il est possible que j’exagère. Peut-être qu’ici et là il y avait des oreilles pour écouter la musique pure du paysage, qui n’annonce rien. Ce qui est sûr, c’est qu’avec l’arrivée de la civilisation et surtout son développement, on n’écoute plus rien de tel. Le civilisé écoute les harangues politiques, il écoute les homélies religieuses, il écoute toutes sortes de musiques fabriquées, il s’écoute. Ce n’est que maintenant (la fin de la civilisation ?) que certains, des solitaires, des isolés, se remettent à écouter le paysage.

    Parfois, on peut avoir l’impression qu’il est trop tard. Peut-être vivons-nous l’époque des derniers paysages : les arbres ne se portent plus très bien, la mer en a sans doute assez d’avaler les déchets des hommes. Ceux d’entre nous qui écoutent ont parfois l’impression d’entendre des plaintes sourdes, des murmures d’agonie. Sans doute est-ce seulement notre conscience qui projette sa voix. Mais la conscience fait elle aussi partie du monde. Et si cette conscience est mauvaise, la captation de la musique du monde le sera également. D’où ces interférences, ces stridences.

[...]

Mais la véritable poétique est ailleurs : dans les grands espaces, dans les mouvements migratoires, dans les nécessités élémentaires, dans les gestes originels. L’esprit va plus loin lorsqu’il essaie de lire au-delà des légendes. En commençant par la surface rugueuse de la pierre elle-même, et par ses lichens.
Quant aux théories, aux interprétations et aux calculs, je les écoute avec attention, dans un silence de pierre, avant de retourner, sur le rivage ou sur la lande, à quelque rocher où le gel et le sel de la mer ont écrit le climat des âges. »

KENNETH WHITE
La maison des marées,
éd. Albin Michel, Paris, 2005

" Je pense qu’il est temps de sortir de l’obsession de l’histoire et de s’intéresser au monde qui nous entoure, dont nous faisons partie intégrante, mais dans lequel, au fond, l’homme a très peu vécu. Il a vécu en projetant une finalité, soit vers un ailleurs transcendantal, soit vers un avenir historique hypothétique" 

KENNETH WHITE
Une cosmologie de l’énergie
Revue Lisières N° 27, Scrignac, 2014

  " Ce qui, entre autres, distingue la pensée poétique de la philosophie, c'est qu'il s'agit d'une vision fraîche de la vie plutôt qu'une spéculation sur la vie, et qu'elle provient, non de l'esprit seul (qui peut inventer n'importe quoi), mais du corps et de l'esprit, ou, disons mieux, du corps-esprit : on n'y fait pas abstraction du contact, de la connexion, on n'y fait pas l'économie d'une certaine vivacité existentielle.

[...]

  Et, pas à pas, on aura l'impression non seulement d'entrer dans "les grands champs de la pensée", mais de redécouvrir le monde, de toucher à la materia prima de la vie, d'être en contact avec les fondements mêmes de l'univers. Reste, en fin de compte, à dire et à écrire tout cela. Il faudrait un langage à la fois rude et éclairant (pas de ces métaphores alambiquées dont usent les semi-poètes), une grammaire agile et fauve, gramatica prada. "

KENNETH WHITE
Le chemin des crêtes,
Avec Robert Louis Stevenson à travers les Cévennes
Études et Communication, coll. Chemins de l'écrit, 2005.

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À propos de l'auteur

Né à La Roche-sur-Yon en 1967, poète depuis l’enfance et moine bouddhiste depuis 1987, j'ai vécu 14 en communauté puis 14 ans en retraites solitaires en France et au Népal. Continuant ma vie d’ermite et de poète en Vendée depuis 2014, je partage mon expérience humaine et spirituelle par l’écriture, la lecture et la musique, lors de séances ou de retraites collectives de méditation et lors de c...

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