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La Petite Histoire de la saison : "(sur)vivre à Monselgues", par Gilles Pipien

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Publié dans
le 25.07.19
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Gilles Pipien, administrateur bénévole à Humanité et Biodiversité, participe à la rédaction de chaque numéro de l'Echo, notre magazine trimestriel destiné à nos adhérents. A travers ses Petites Histoires, il nous partage son regard sur la nature et les territoires de France.

La falaise est abrupte, au-dessus des gorges de la Borne, affluent du Chassezac, qui rejoint l’Ardèche. Dans la lunette monoculaire, on distingue le posé d’un grand oiseau sur une anfractuosité, et, juste en dessous, un oiseau immobile sur un replat. Le couple d’aigles royaux protège son second petit : le premier né, il y a deux ans, n’avait pas survécu plus de quinze jours, après des précipitations ininterrompues, empêchant ses parents d’aller lui trouver de la nourriture. C’est que le climat est rude sur le plateau de Montselgues, à environ 1 000 m d’altitude. Ici, l’hiver s’attarde souvent, et ensuite, pendant l’été, la sécheresse est forte, entre un printemps et un automne très pluvieux : plus de 1 500 mm de précipitations par an !

Pourtant, au XIXème siècle, les trois cents habitants vivaient en quasi autarcie, et le plateau était en totalité pâturé ou cultivé, la hêtraie ayant disparu : il fallait bien se chauffer, labourer, nourrir les bêtes, etc... Les bois restant se trouvaient dans les pentes, surtout face nord, avec la châtaigneraie, providence survivant grâce aux linéaires incroyables de murs de pierres sèches, les faïsses.

Mais, dès le début du XXème siècle, et après la terrible moisson d’hommes de la guerre 1914-1918, l’exode rural a commencé, et il s’est accéléré dans les années 1960-1970 : l’école a fermé en 1979, il ne restait que moins de soixante-dix habitants. Alors un maire a tenté une réaction, et la commune a ouvert un gîte, mis à disposition des jeunes du village pour en faire un foyer de ski de fond. Que d’efforts, mais le changement climatique a rendu incertain l’enneigement.

Mais revenons au milieu, et d’abord à sa géologie : un socle granitique ancien (âgé de 300 millions d’années), et en surface une mince couche de grès. L’eau de pluie pénètre le grès, puis, le granite étant étanche, s’écoule ou reste sur place du fait des faibles pentes sur le plateau. Les végétaux qui tombent dans cette zone humide se décomposent mal, par manque d’oxygène et donc de bactéries.


Tourbières à Montselgues

La tourbière s’est installée depuis au moins 8 000 ans. Elle a été favorisée dans certains endroits par les paysans, créant de petits seuils pour créer des points d’eau, abreuvant le bétail pendant l’été, mais renforçant le phénomène de stagnation humide. Dans ce milieu hypercarboné, avec peu d’oxygène et très peu d’azote, des plantes spécifiques se sont développées, comme les rosolis à feuilles rondes (drosera rotundifolia), toutes petites plantes carnivores, happant les petits insectes pour se nourrir, au milieu des sphaignes (du genre Sphagnum, mousses bryophytes qui peuvent absorber jusqu’à 26 fois leur poids en eau !). Exceptionnel et rare de nos jours : une redécouverte du conservatoire régional des espaces naturels Rhône-Alpes.


Des rosolis à feuilles rondes (drosera rotundifolia) poussant au milieu des sphaignes (sphagnum)

Le gîte, désormais géré par une association, a commencé à faire visiter, aux randonneurs et aux scolaires, ces tourbières (après y avoir construit de petites passerelles en bois) et les autres richesses naturelles du plateau. En 1999, le maire a obtenu la réouverture de l’école. La cantine est assurée par le gîte, avec des produits locaux, surtout du plateau. Ceci, associé à une rénovation des vieilles fermes, et même à la construction d’une nouvelle maison, a participé de l’attirance de jeunes couples, dont certains reprenant des exploitations ovines ou caprines. La centaine d’habitants est en vue. L’élevage a repris et reconquiert les landes, qui, peu à peu, refermaient les milieux, et préparaient le retour de la forêt.

Au cœur de l’été, les brebis sortent à la fraîche, vers 19h00, et vont vite se goinfrer des touradons de molinie, ou paleine (molinia caerula), juste autour des tourbières, limitant ainsi leur assèchement et disparition : une alimentation si riche, qu’en deux ou trois heures, elles sont gavées !
Et ainsi, les troupeaux entretiennent naturellement les layons et les abords de tourbières, broutant aussi les jeunes repousses de genêts purgatifs (cytisus oromediterraneus), et bloquant leur réenvahissement et le risque de recouvrement par des jeunes pins.


Touradons à Montselgues

Cette mosaïque de milieux préservés, et par exemple, les couverts partiels en genêts et bruyères, abritent une faune très diverse, depuis les lièvres et lapins, jusqu’aux renards et sangliers : même les chasseurs du village trouvent leur compte dans la gestion durable. Et que dire des oiseaux, comme des pipits farlouses, des fleurs, comme des orchis sureau jaunes ou pourpres (dactylorhiza sambucina). Oui, la montagne est belle, comme la chante le poète. Sans évoquer les insectes, comme les frêles et multiples odonates. Ou le lézard vivipare (zootoca vivipara), dont les femelles donnent naissance à des jeunes entièrement formés qui possèdent une substance « antigel » dans le sang, lui permettant de résister aux fréquentes gelées dans les tourbières de ces altitudes.

Un dernier coût a été supprimé : l’équarrissage, qui supposait, dès qu’une bête mourrait, de faire monter l’équarrisseur de la vallée, de garder la carcasse en attente au froid, etc. Depuis 2013, sur initiative communale, avec l’appui de la LPO et du PNR, une placette d’équarrissage a été aménagée, en lien avec les services vétérinaires (pas très allant au début !), à l’écart de toute source, ou de toute habitation. Le bétail mort y est déposé, après enregistrement et… les vautours font le reste : en 48 heures, tout a disparu. Surtout les vautours fauves, qui viennent de loin, par exemple de Lozère, attirés par les premiers éclaireurs, les milans royaux.

Dans l’œilleton de la lunette monoculaire, ça bouge. Madame aigle a levé une aile, et la tête blanche de l’aiglon émerge. Il vivra.

En savoir plus :
• Le plus simple, c’est d’y séjourner ! http://ardeche.gite-lafage.com ; www.parc-monts-ardeche.fr
• Pour une description scientifique synthétique des tourbières, des landes à genêts purgatifs ou à calunes, le tout récent guide des habitats naturels et semi-naturels des Alpes : www.cbn-alpin.fr
• Pour une description de la flore, l’excellent guide de la flore de Haute-Loire est très adapté : www.unitheque.com


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Cette Petite Histoire est à retrouver dans l'Echo n°115 (été 2019), dossier spécial "Biodiversité : débattre c'est bien, agir c'est mieux !".


Les Petites Histoires :

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