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Les grands herbivores présents jadis à l’état libre en France 3/6

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El1

Voici le 3ème volet de cette série consacrée aux grands herbivores. Le précédent article (pour mémoire ici), décrivant les récits d'extinction qu'ont vécus ces espèces, fut un véritable succès avec plus de 2000 mentions "J'aime" ! Merci à vous tous de suivre cette production ; votre engouement montre un intérêt réel pour cette problématique et un besoin de retour aux fondamentaux.

Cette semaine, le présent article fait directement suite au précédent, en revenant sur les tentatives de réintroduction et de reconstitution de ces géants mammifères en Europe. Bonne lecture !

3/6. Sauvés de justesse pour certains, définitivement perdus pour d'autres

 

L’Élan

Comme nous l'avons vu dans l'article précédent, et contrairement aux trois autres espèces, l’Élan n’a jamais disparu à l’état sauvage. Il s’est réfugié dans le nord et l’est de l’Europe où il s’est accommodé des conditions extrêmes. Aujourd’hui, il reste donc bien répandu de la Scandinavie à la Russie et sa population montre même des signes d’expansion. Le retour récent de l’Élan est rapporté en République Tchèque et il est de nouveau aussi bien représenté en Pologne, surtout à l’Est. De là, des individus à la recherche de territoires vierges sont fréquemment repérés en Allemagne.

L’Élan est classé dans la catégorie « Least concerned » sur la liste rouge européenne de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature).


Aire de répartition actuelle de l'Elan européen. Cette aire est encore extrêmement vaste aujourd'hui mais cantonnée au Nord et à l'Est uniquement.
Source : UICN Red List

Le Bison d’Europe

Nous l'avons vu dans l'article 2, les populations de Bison ont été totalement décimées. Toutefois, la présence de bisons dans des parcs zoologiques d’Europe a permis de sauver de justesse cette espèce (la sous-espèce bonasus uniquement car la sous-espèce caucasius est définitivement éteinte) et de retrouver petit à petit des populations sauvages. Des programmes de réintroduction ont en effet été menés à Bialowieza à partir de 1952 à partir d’animaux conservés en captivité. Progressivement, une population libre fut restaurée dans cette forêt de Pologne et celle-ci a servi par la suite à la réintroduction du Bison dans d’autres pays d’Europe à l’état sauvage ou en semi-liberté.


Bison d’Europe libre en forêt de Bialowieza, en 2011.
Photo R. Sordello

Des expériences de réintroduction en semi-liberté ont ainsi été mises en œuvre :

- en Allemagne (en octobre 2009, un troupeau de 25 animaux ont été réintroduits dans le Rothaargebirge allemand),

- en Espagne (en juin 2010, 7 individus (2 mâles et 5 femelles) originaires de Pologne (Bialowieza et Pszczyna) ont été relâchés dans les montagnes de la province de Palencia (nord de l’Espagne) sur un espace de 200 000 m²).

Dans ces expériences, les individus sont en semi-liberté parce qu'ils sont libres sur un territoire donné, clôturé ou délimité par des barrières géographiques voire virtuelles (lumineuses par exemple). Elles sont néanmoins à différencier de parcs de vision comme nous pouvons en rencontrer en France (ces expériences seront présentées dans l'article 6).

En 2006, on recensait en tout 1 800 bisons européens sur lesquels environ 1 400 sont en captivité et les autres vivent en totale liberté.

Sur cette population mondiale, moins 1 000 individus seulement sont en âge de se reproduire. Par ailleurs, les populations sauvages de bisons, essentiellement concentrées en Europe orientale,  restent précaires notamment du fait de leur caractère fragmenté. Enfin, à l’échelle globale, la diversité génétique de la population de bisons européens est faible du fait que seulement un très petit nombre d’individus reproducteurs (7 apparemment !) ont été à l’origine de tous les animaux comptés aujourd’hui.

Cet état relativement fragile, explique le fait que le Bison européen est classé « vulnérable » sur la liste rouge européenne de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Il est également inscrit aux annexes II et IV de la Directive européenne Habitat-Faune-Flore ; c’est donc une espèce d’intérêt communautaire pour laquelle la désignation de Zone spéciale de conservation est préconisée dans le cadre du Réseau Natura 2000. Enfin, le Bison d’Europe est listé par l’annexe III de la Convention de Berne pour la conservation de la faune sauvage européenne 

Le Tarpan

Des chevaux sauvages ont encore été découverts en 1769 par Gmelin dans les steppes du sud de la Russie mais ils furent éradiqués à leur tour un siècle plus tard. En revanche, plusieurs tentatives de dédomestication ou de « reconstitution » des Tarpans ont été entreprises en Europe à partir de chevaux domestiques ou restés semi-sauvages.

Un groupe de chevaux sauvages relictuels fut capturé dans l’Est de la Pologne vers 1780 et introduit dans un parc à gibier. Finalement domestiqués ils furent distribués aux paysans de la région de Bilgoraj qui les conservèrent dans des conditions rudimentaires. Malgré des métissages avec les « koniks » des paysans, ils ont pu conserver l’essentiel de leur patrimoine génétique. Ils furent découverts au début du XXème siècle par des hippologues polonais. Le scientifique Tadeusz VETULANI entrepris alors une « sélection à rebours » à partir des individus les plus caractéristiques afin de stabiliser génétiquement les caractères primitifs. Ce programme fut interrompu par la seconde guerre mondiale et ne fut pas poursuivi après la mort de Vetulani. Ces chevaux ont néanmoins été réintroduits dans de vastes réserves afin de participer à la gestion naturelle de ces espaces en compagnie d’autres grands herbivores. Ce fut le cas par exemple aux Pays Bas, dans la Réserve de Oostvaardersplassen où des troupeaux de plusieurs centaines d’individus retrouvent leurs comportements naturels ancestraux.

Enfin, parallèlement à leurs travaux de reconstitution de l’Aurochs (voir ci-dessous), les frères Heck menèrent un second projet afin de « reconstituer » le Tarpan. Le premier Tarpan « reconstitué » ou « Cheval de Heck » naquit le 22 mai 1933 dans le parc animalier bavarois.

L’Aurochs

Comme pour le Tarpan, des expérimentations ont été entreprises pour « remonter » à partir de races bovines domestiques jusqu’à l’espèce originelle Bos taurus primigenius, l’Aurochs sauvage.

C’est entre les deux guerres mondiales que le professeur Lutz Heck a tenté de « reconstituer » l’Aurochs primitif à partir de 3 races bovines domestiques qui possédaient les traits les plus caractéristiques (race Corse, race de Camargue, race ibérique). Aujourd’hui, on peut ainsi rencontrer des Aurochs « reconstitués », ou Aurochs « de Heck », dans de nombreux parcs zoologiques.

Toutefois, la taille de l’Aurochs de Heck demeure inférieure à celle de l’Aurochs originel. Ses cornes s’avèrent plus petites avec une orientation ne correspondant pas toujours à celles de l’Aurochs  sauvage et son pelage reste souvent plus clair.

Des tentatives de réintroduction en semi-liberté à partir de cette lignée reconstituée ont néanmoins vu le jour dans les années 1970, notamment pour l'entretien de zones sauvages et de friches. La première introduction d’Aurochs de Heck dans la nature a eu lieu en 1983 dans la réserve d’Oostvaardersplassen (Pays-Bas) mentionnée ci-dessus où ils évoluent donc notamment avec des Tarpans. Les animaux se sont adaptés facilement à la vie en semi-liberté, sans intervention humaine, et résistent bien aux conditions climatiques difficiles.


Aurochs « reconstitués », réserve de Oostvaardersplassen. Photo Erwin van Laar

Un autre projet de reconstitution d’Aurochs sauvage, le projet TaurOs, a été initié il y a quelques années par quelques écologistes néerlandais. La méthode utilisée reprend l’approche classique des croisements entre races bovines qui se rapprochent de l’Aurochs et mobilise en plus cette fois-ci d’autres techniques notamment la biologie moléculaire (génétique) ou l'archéozoologie.

Des débats persistent dans la communauté scientifique sur la reconstitution de l’Aurochs sauvage dont il faut distinguer le phénotype du génotype. Des démarches pour standardiser les caractéristiques de ce bovin primitif ont été entreprises, notamment en France par l’Ecole vétérinaire de Nantes.

En conclusion de ce troisième volet, nous venons donc de voir qu'au final, ces quatre espèces n'ont pas eu des destinées identiques : l'Elan est celle qui s'en sort le mieux car sa présence à l'état sauvage a toujours été maintenue, le Bison fut sauvé de justesse par réintroduction d'animaux captifs, quant aux Aurochs et Tarpan, nous ne pouvons cotoyer désormais que des individus reconstitués par sélection génétique d'animaux domestiqués, avec toutes les limites que ces démarches comportent. Cette Histoire nous fait prendre conscience que certaines erreurs ne sont pas réparables et que l'on ne refait rien.

Mais nous pouvons par contre nous demander si cette quête de fidélité génétique aux souches primitives est réellement l'enjeu ou bien si l'essentiel ne réside pas dans les fonctions écologiques et culturelles que ces grands herbivores assur(ai)ent et qui font désormais défaut dans nos écosystèmes. Cette place dans grands herbivores dans le puzzle écosystémique sera l'objet du prochain article intitulé "4/6. Fonctionnalité et complétude des écosystèmes sauvages : la place des grands herbivores".

A suivre..

=> Voir l'article 4

Commentaires

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2014-01-26 17:55:17 +0100

L'histoire du tarpan me fait penser à celle du cheval de Prewalski. S'agit-il de 2 noms pour la même espèce?

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2014-01-26 19:35:09 +0100

Bonjour,

Je vous renvoie au premier article de la série qui traitait de ce sujet lors de la présentation des différentes espèces de grands herbivores : http://humanite-biodiversit...

La limite, qu'elle soit géographique ou taxonomique, entre Tarpan et Cheval de Przewalski n'est pas forcément claire selon les auteurs. Il s'agirait tout de même de deux espèces distinctes même si leur apparence peut être très proche et que leur aire de répartition aient pu se cotoyer.

Ces deux chevaux ont également vécu des Histoires différentes : le Cheval de Przewalski n'a jamais été domestiqué par les humains contrairement au Tarpan. Cette espèce a pour autant elle aussi disparue à l'état sauvage au XXème siècle mais sa réintroduction fut possible, en Mongolie notamment, à partir d'individus conservés en parcs zoologiques.

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2014-01-26 20:51:27 +0100

D'accord. Au zoo préhistorique de l'Aven Marzal (Ardèche), une fois passées les reconstitutions en résine de dinosaures, la fin du parcours passe par quelques animaux, vivants, dont le cheval de Prewalski. Un panneau, à ce niveau, indique que ce cheval vivait à l'état sauvage en Pologne, mais que ses derniers specimen sauvages auraient été capturés pour être distribués à des paysans qui les ont domestiqués. Cette domestication aurait influencé leur génétique. C'est pour cela que je posais cette question. Je vais relire votre 1er article. . Je retournerai à l'aven Marzal vérifier le panneau et signalerai l'erreur si elle est bien réelle (et que ce n'est pas une confusion dans mon esprit!).

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2014-01-26 22:01:19 +0100

Merci. Pour votre information, les expériences françaises à visée touristique ou de réintroduction seront abordées dans un prochain article de la série.

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À propos de l'auteur

Depuis 2012, j'apporte de mon temps et de mes compétences à l’association Humanité et Biodiversité (administrateur de 2012 à 2015), où je contribue au développement des Oasis nature et à l’approfondissement de plusieurs thématiques déjà portées de longue date par l'association H&B ex Ligue Roc (cohabitation avec les grands carnivores, considération des espèces dites « nuisibles », ...). Cet eng...

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