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Les grands herbivores présents jadis à l’état libre en France 4/6

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Nous en arrivons au 4ème volet de cette série consacrée aux grands herbivores. Dans le précédent article (pour mémoire ici), nous avons abordé les différents destins, de disparition, de sauvetage ou de reconstitution de ces géants mammifères en Europe. Une fois de plus, vous avez été très nombreux à suivre cette diffusion, avec près de 3000 mentions "J'aime" ! Merci encore de votre fidélité !

Dans ce 4ème article, nous essayons d'appréhender le sujet sous l'angle de la fonctionnalité en comprenant le rôle que ces grands herbivores jou(ai)ent dans nos écosystèmes. Il permet d'illustrer le fait que la biodiversité n'est pas une collection d'espèces, que l'on imaginerait figées, elle inclut toutes les relations qu'ont ces espèces entre elles et avec leur milieu. Bonne lecture !

4/6. Fonctionnalité et complétude des écosystèmes sauvages : la place de ces grands herbivores

 

Un écosystème c’est par définition un système, où chaque entité tient une place et assure une fonction. Au fil des chaînes alimentaires et sur la base des relations que les espèces tissent entre elles, l’écosystème fonctionne, l'énergie circule. Retirer une pièce du puzzle n’est pas anodin : outre la valeur, culturelle ou éthique, que les êtres humains peuvent attribuer à chaque espèce, la perte de l’une d’entre elles équivaut à la perte d’une fonction. Un rouage a été retiré, une case devient vacante.

 

Les grands herbivores avaient une fonction, notamment celle de maintenir une mosaïque de milieux boisés et de milieux ouverts, par leur activité d’herbivorie. Chaque herbivore possède ses préférences et ses capacités à brouter tel ou tel type de végétaux (herbacées, écorces, ...) de telle ou telle espèce végétale. Par exemple, les capacités physiques et la conformation morphologique de l’Élan lui permettent de fréquenter des milieux humides (marais, tourbières), voire carrément aquatiques. Il est ainsi capable de brouter sous l’eau !

D’une manière générale, les grands herbivores sont en mesure de consommer des parties ligneuses (rameaux, écorces) ou des végétaux « durs », ce que ne parviennent pas ou très peu à faire les herbivores actuels.

En particulier, de part leur grande taille et leur masse, les bisons brisent les branches basses et les arbustes tout simplement en marchant au sein de la forêt et leur port de tête leur permet ensuite de d’atteindre des branches et des écorces jusqu’à plus de deux mètres. Leur présence dans un écosystème permet ainsi de créer des trouées et même des clairières dans le milieu boisé. En pénétrant à nouveau jusqu'au sol dans ces ouvertures, la lumière permet la prospérité de nombreuses plantes qui recherchent le soleil (dites « héliophiles »). Les clairières créées par les bisons profitent également aux autres espèces animales.

Chaque herbivore apporte donc sa contribution dans cette dynamique végétale et les herbivores que nous pouvons encore rencontrer de nos jours à l’état sauvage (Cerf, Chevreuil, ...) ne comblent pas la disparition des autres. Les espèces ne sont pas interchangeables. Il en est de même des herbivores domestiques : les vaches par exemple ne sélectionnent pas les végétaux qu’elles pâturent.

 

Tarpans du Bugey

Dans le Bugey, les Tarpans réintroduits consomment la végétation ligneuse pendant la période hivernale (saule, noisetier, aubépine et dans une moindre mesure le prunellier). Photo ARTHEN

 

Par ailleurs, ces grands mammifères sont des transporteurs de graines véhiculées via leur pelage et via leurs bouses. Ils agissent donc sur la dynamique végétale aussi par ce rôle de disperseur. Parmi les herbivores que l’on rencontre toujours aujourd’hui en France, le Cerf élaphe assure encore ce rôle.

Néanmoins, les expériences de réintroduction, même en semi-liberté, montre les bénéfices que les grands herbivores disparus peuvent apporter sur la richesse en flore des espaces qu’ils fréquentent. Dans la Réserve du Haut Torenc (Alpes-Maritimes) par exemple, où des bisons ont été réintroduits, dans des zones où pas plus que 2 ou 3 espèces floristiques étaient rencontrées, on en dénombre aujourd'hui plus de trente depuis l’arrivée du bison. Une essence comme le Pin sylvestre a désormais retrouvé un regain de vigueur sur ce site.

 

La « complétude des écosystèmes », où chaque niche écologique (c'est-à-dire chaque fonction) est effectivement assumée, incluant les grands herbivores comme les grands prédateurs, est une garantie de leur bon fonctionnement et d’un besoin minimal d’intervention humaine.

 

Enfin, outre ces fonctions écologiques, les grands herbivores ont aussi joué un rôle important dans l’émancipation culturelle des premiers Hommes à travers l’art pariétal. Ils figurent en effet parmi les animaux les plus représentés sur les parois des grottes et abris préhistoriques au Paléolithique supérieur. Durant 20 000 ans, à Lascaux, à Niaux, à Chauvet, à Combe-Nègre, à Marsoulas, et dans des centaines de grottes, l’homme préhistorique a orné les parois de chevaux et de bisons, mais également de cerfs, de bouquetins, d’aurochs. Aujourd’hui encore, ces espèces, symbolisant le sauvage et le primitif, tiennent une place particulière dans notre imaginaire et notre inconscient collectif.

 

Peinture pariétale à Lascaux

Aurochs sur les parois de la grotte de Lascaux (Dordogne). Photo Prof saxx

 

En conclusion nous venons de voir quelles fonctions les grands herbivores assuraient dans nos écosystèmes. Il est donc désormais aisé de comprendre que ces derniers sont en quelques sortes carencés de nos jours. Ce constat est en partie masqué d'ordinaire car ces niches écologiques vacantes sont essentiellement comblées par les êtres humains eux-mêmes, qui entretiennent "artificiellement" les milieux ouverts par l'élevage et la gestion forestière.

Un retour à moins d'intervention humaine, pour laisser la "nature" retrouver son autonomie, est-il alors possible de nos jours ? A-t-il même un sens dans nos sociétés actuelles ? La suite dans le prochain article intitulé "5/6. Vers un réensauvagement en Europe ? État des lieux des initiatives et quelques considérations personnelles".

 

=> Voir l'article 5

Commentaires

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2014-02-02 18:36:09 +0100

Merci pour cet excellent volet ! Je ne connaissais pas ce rôle spécifique des grands herbivores disparus, et ces informations constitueront un argument de plus pour répondre aux quelques écolo-sceptiques lors des discussions...

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2014-02-02 19:37:19 +0100

Quand un écosystème disparaît, c'est tout un système avec sa biodiversité, l'ensemble des fonctions, comme un jeu de dominos, qui disparaissent.

Je retiens :
La « complétude des écosystèmes » - où chaque niche écologique (c'est-à-dire chaque fonction) est effectivement assumée, incluant les grands herbivores comme les grands prédateurs - est une garantie de leur bon fonctionnement et d’un besoin minimal d’intervention humaine.
Aussi laissons plus de place à la Nature.

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2014-02-03 09:02:40 +0100

C'est sans compter sur la pensée issue des religions anthropocentristes et le scientisme, qui conduisent une partie de nos semblables à penser que la vie sur Terre survivra quoi qu'il en soit aux extinctions, que ce n'est pas très grave si panthères des neiges, pumas, rhinocéros, requins s'éteignent, que l'Homme, avec la science, pourra se sortir de tout mauvais pas (j'en entendu ce discours par exemple chez notre maire..."J'ai confiance en l'Homme et en la science et je ne crois pas à l'écologie").

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2014-02-03 15:15:40 +0100

La vie est robuste et se perpétue en des endroits que nous pensions invivables.
Exemple: Certaines espèces dites thermophiles, vivent dans des milieux extrêmement chauds, où la température peut atteindre ou dépasser les 100°C…
Des organismes thermophiles vivent donc dans des environnements naturels soumis au volcanisme ou au géothermalisme (sources hydrothermales océaniques profondes, sources chaudes terrestres, etc.), mais aussi dans des biotopes artificiels où les températures sont élevées (canalisations domestiques d'eaux chaudes, installations industrielles, etc.).
La vie pourrait donc continuer mais sans nous, espèce humaine vulnérable...

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À propos de l'auteur

Depuis 2012, j'apporte de mon temps et de mes compétences à l’association Humanité et Biodiversité (administrateur de 2012 à 2015), où je contribue au développement des Oasis nature et à l’approfondissement de plusieurs thématiques déjà portées de longue date par l'association H&B ex Ligue Roc (cohabitation avec les grands carnivores, considération des espèces dites « nuisibles », ...). Cet eng...

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