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Les grands herbivores présents jadis à l’état libre en France 5/6

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Wisent

Avant dernier article de cette série consacrée aux grands herbivores. Dans le précédent volet (pour mémoire ici), nous avons abordé le sujet sous l'angle fonctionnel en comprenant le rôle de ces géants mammifères dans les écosystèmes. Une fois de plus merci à tous les lecteurs qui ont suivi si nombreux ce 4ème numéro !

Aujourd'hui, nous nous intéressons aux possibilités de revoir un jour ces espèces à l'état libre. Quelques initiatives naissent en Europe pour revenir à plus de "sauvage". Je vous fais également état de réflexions personnelles à ce sujet pour lancer le débat !

5/6. Vers un réensauvagement en Europe ? Etat des lieux des initiatives et quelques considérations personnelles

 

L’enjeu en matière d'écologie aujourd’hui ne porte plus sur le maintien d’espaces naturels au sens « originels » et que la main des humains n'aurait donc jamais touchés ; en Europe ceux-ci n’existent plus depuis bien longtemps. L’objectif est désormais de retrouver des espaces naturels au sens « autonomes », où l’ensemble des fonctions écosystémiques sont assurées par un puzzle retrouvé/maintenu complet et sans que l’homme n’ait à dépenser une énergie démesurée pour les maintenir artificiellement durable. C’est le concept de naturalité.

Comme nous l’avons vu précédemment, les grands herbivores disparus participaient au fonctionnement des écosystèmes notamment par leur consommation de végétaux selon leurs capacités et leurs morphologies. Quelques initiatives naissent en Europe pour réfléchir à un éventuel réensauvagement, notamment via la réintroduction d’espèces disparues.

 

Des initiatives naissantes

Des initiatives sont apparues ces dernières années, portées essentiellement par des associations, prônant un « ré-ensauvagement » de l’Europe. On peut citer par exemple l’association Rewilding Europe (http://www.rewildingeurope.com/) ou encore Large herbivore network (http://www.lhnet.org/). A l’échelle nationale, l’ARTHEN (http://arthen-tarpan.fr/) essaye en France de montrer cette voie en proposant en particulier un projet pour la réintroduction du Tarpan (voir plus précisément dans le prochain article consacré aux expériences françaises).

Parmi les actions concrètes et spectaculaires, on peut citer la Réserve de Oostvaardersplassen aux Pays-Bas (http://www.staatsbosbeheer.nl/english/oostvaardersplassen.aspx). Bien que restant de la semi-liberté, il s’agit d’une initiative inédite concernant la réintroduction des grands herbivores en Europe, de par sa surface et son caractère multispécifique. Environ 3 800 animaux, essentiellement des Tarpans et des Aurochs reconstitués (il n’y a pas de bisons ni d’élans) ont été réintroduits sur un espace d’environ 6 000 hectares au sein d’un polder, en compagnie d’autres herbivores déjà présents comme les Cerfs. Des comportements sociaux apparaissent au sein des troupeaux et l'écosystème qui en émerge ressemble peut-être à ceux qui existaient sur les rives des fleuves européens avant leur modification par les humains. Les animaux réintroduits ne sont pas génétiquement strictement identiques aux individus primitifs. Par contre, du fait de leurs capacités et des caractéristiques de leur herbivorie, ils représentent des équivalents fonctionnels, en occupant une niche écologique similaire, et c’est ce qui est avant tout recherché pour retrouver un haut niveau de naturalité.

Tarpan Konik dans la Réserve de Oostvaardersplassen. 

Malgré ces initiatives, le chemin est sûrement encore long avant de voir un jour ces grands herbivores en liberté totale dans nos régions.

C’est en effet un vrai défi. Et l'Homme se trouve un peu démuni face aux deux options qu'il a déjà tentées au cours de son Histoire, c'est-à-dire supprimer ces espèces ou les cantonner à des espaces protégés en idéalisant une nature vierge déshumanisée.

C’est désormais bien une troisième voie qu’il nous faut emprunter, celle d’une vraie cohabitation avec le sauvage au sein d’un seul et même système.

Outre les questions techniques et scientifiques que ce défi recouvre, quelques nœuds restent sans doute à défaire sur le plan sociétal, ou plutôt des compromis seraient à accepter par nos sociétés actuelles, un lien à (ré)apprendre et à (re)trouver. Voici trois réflexions personnelles sur le sujet.

 

Accepter le sauvage

C’est bien cela dont il s’agit au final : accepter de côtoyer des espèces que nous ne maitrisons pas, grandes et puissantes, en totale liberté. Cette nécessité est la même concernant la cohabitation avec les grands carnivores (Loup, Lynx, Ours), sujet toujours aussi brûlant aujourd’hui. Même si pour les grands herbivores, le phénomène de prédation sur les animaux domestiques par définition n’existe pas, dans notre imaginaire, ces grands mammifères nous renvoient à la même partie de nous : une partie primitive, animale au sens premier du terme, qui peut éventuellement réveiller certaines peurs ancestrales face à notre habitude moderne de contrôler la nature. Ces peurs sont à écouter pour mieux les comprendre. Concrètement : suis-je en danger ou non si je me retrouve à proximité d’un Bison et comment dois-je réagir ? De telles questions, légitimes, vont inévitablement (ré)émergées si des projets de réintroduction de la mégafaune en liberté totale voient le jour.

 

Être d’accord pour partager

Ces grands herbivores ont de grands territoires. Compter 1 000 hectares pour deux bisons selon F. De Beaufort. A l’heure où la population humaine délaisse ses montagnes et ses campagnes pour se concentrer dans les villes, il reste néanmoins difficile de trouver des espaces assez grands pour faire revivre cette macrofaune. Nécessairement ces animaux rencontreront des routes, des villages, des espaces cultivés. Il va donc nous falloir (ré)apprendre à partager l’espace...ainsi que les ressources naturelles. Par exemple : accepter que la forêt soit également une source de nourriture pour ces bêtes géantes dont nous avons été et redeviendrions compétiteurs, accepter aussi que ces herbivores sauvages se partagent les ressources végétales avec nos herbivores domestiques.

 

Nous avouer que nous ne sommes pas indispensables

C’est peut-être l’étape la plus difficile. Les Bisons et les Élans étaient là avant nous, nous sommes apparus, les avons supprimés, les avons remplacés par le pâturage domestique et l’outil (gestion), ce qui nous donne aujourd’hui l’impression que nous (ou plutôt nos artifices) sommes devenus indispensables pour les milieux naturels (paradoxe explicite). Revoir un jour ces grands herbivores à l’état libre nécessite de détricoter cette chaîne d’idées pour réaliser que ce que nous faisons péniblement aujourd’hui, l’Évolution l’avait mis en place avant nous. Faire moins pour mieux contempler : n’est-ce pas quelque part une perspective réjouissante ?

 

D’une manière générale, si ces animaux ont disparu (ou fortement régressé) à un moment donné de l’Histoire, il y a eu une/des raison(s). La sédentarisation des hommes et ce faisant le développement de l’agriculture, la domestication et l’élevage ont sans doute été les raisons principales du recul de ces espèces, davantage même peut-être que la chasse et le braconnage, car en réduisant leurs habitats naturels nous avons de fait condamné ces grands mammifères à une extinction durable. Il est donc utopique de penser que celles-ci pourraient être réintroduites aujourd’hui sans que nous devions changer des choses à notre façon de vivre. Ce qui ne signifierait pas revenir en arrière mais évoluer au contraire vers un mode de vie plus équilibré et proche de notre environnement naturel.

A méditer..

 

Dans le prochain et dernier article, "6/6. Où puis-je voir des grands herbivores en France : des démarches prometteuses mais encore balbutiantes", nous ferons un tour d'horizon des expériences françaises concernant les grands herbivores, qu'elles soient à visée touristique ou scientifique.

=> Voir l'article 6

Commentaires

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2014-02-09 19:07:27 +0100

Superbe! Merci pour cet article, dont le contenu est toujours si intéressant, et la rédaction excellente et agréable...Je suis du même avis que celui qui émane de cet article.

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2014-02-09 20:15:47 +0100

Oui nous ne sommes pas indispensables... Imaginez ce que deviendrait notre planète sans la présence de l'humanité ! La biodiversité serait elle bouleversée?
Un animal prendrait il le dessus comme nous essayons de le faire?
Qui a besoin le plus de l'autre?
Ne faisons nous pas tous partis de la biodiversité?

Aussi reconcilions les hommes entre eux et avec tout ce qui les entoure.. Plus de sauvagerie dans nos jardins, dans nos espaces naturels sans chercher à les domestiquer...

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2014-02-09 21:22:04 +0100

Bien que ce soit éloigné du sujet traité dans la publication de Romain Sordello, et que je vais être hors sujet (ce qui n'est pas recommandé), ecojrb prendrait connaissance du successeur potentiel de l'Homme dans le livre de Théodore Monod "Et si l'aventure humaine devait échouer". Pour ma part, ce n'est pas du tout un souhait !

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2014-02-10 08:06:52 +0100

Je vais lire ce livre mais je pense que l'homme ne devrait pas échouer s'il utilse son intelligence au service de l'homme et de son environnement, et j'attends avec impatience le dernier article pour savoir où l'on pourrait observer des grands herbivores en liberté sans les déranger.

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2014-02-10 11:18:17 +0100

Merci à Romain Sordello qui nous fait rêver d'une 3e voie entre l'éradication des espèces sauvages ou leur cantonnement en des espaces protégés : une vraie cohabitation avec les espèces sauvages au sein d'un même système. Quelle merveilleuse vision d'avenir pour l'humanité qui retrouverait son harmonie et sa place au sein de la biodiversité.

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2014-02-10 19:42:01 +0100

Merci pour ces dossiers passionnants ! Comme cela serait formidable de pouvoir admirer des bisons paître sous un coucher de soleil dans les plaines ou les forêts de France.... :) <3

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2014-02-10 20:51:45 +0100

Merci de tous vos commentaires !

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2014-02-11 17:04:13 +0100

A méditer ! sujet sérieux qui ,pour ma nature contemplative ,me réjouirait si il venait à prendre forme dans une nouvelle réalité plus proche de la nature et une vie certainement plus saine...<3

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À propos de l'auteur

Depuis 2012, j'apporte de mon temps et de mes compétences à l’association Humanité et Biodiversité (administrateur de 2012 à 2015), où je contribue au développement des Oasis nature et à l’approfondissement de plusieurs thématiques déjà portées de longue date par l'association H&B ex Ligue Roc (cohabitation avec les grands carnivores, considération des espèces dites « nuisibles », ...). Cet eng...

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