• Louis Fortier a consacré sa vie à étudier la biodiversité du pôle Nord. Son constat et ses prévisions sont alarmants.

L’Amundsen a l’habitude de naviguer en Arctique en période estivale, mais vous avez également participé à deux hivernages. Qu’est-ce que ces longs mois d’hiver pris dans la glace ont apporté comme connaissances ?

Les hivernages, c’est le plus spectaculaire et le plus intéressant. Personne auparavant n’avait pensé regarder les écosystèmes arctiques en hiver. Ils se sont révélés beaucoup plus actifs et plus vivants qu’attendu. Nous avons pu nous rendre compte que tous les organismes ne tombent pas en hivernation. Ainsi, la morue arctique se reproduit en plein hiver. Pour cela, elle plonge entre 200 et 400 m de profondeur, au niveau du talus continental, pour minimiser la prédation par les phoques. Lors du premier hivernage, ce sont des agrégations gigantesques de morues arctiques qui ont été observées.

Pourquoi étudier ce poisson en particulier ?

Parce que c’est clé de voûte de l’écosystème arctique. On étudie le cycle de la morue arctique car ce poisson représente 70 % des flux d’énergie entre plancton et prédateurs. Parmi leurs prédateurs, on retrouve, en autres, les poissons carnivores, de nombreux oiseaux marins, les baleines ou les phoques. C’est un animal clé dans l’écosystème polaire puisqu’il permet la transmission de l’énergie du plancton aux vertébrés vivant sur la banquise. Tous les grands mammifères si spécifiques au pôle Nord, comme les ours polaires, mais aussi les bélugas et les narvals, dépendent de la morue arctique. Toutefois, de nouvelles espèces de poissons arrivent dans le bassin arctique, et cela risque de provoquer le déplacement des populations de morues. Ces nouvelles espèces remontent vers le Nord, elles suivent le plancton et les isothermes. La température de surface augmente dans les océans et l’adaptation des poissons aux changements brutaux de l’environnement est très rapide : ils sont petits, agiles, de réaction immédiate. En baie d’Hudson, la morue est d’ores et déjà remplacée par le lançon et le capelan.

Le réchauffement global implique donc une migration des espèces vers le Nord qui supplantent alors les espèces de poissons naturelles. Quel va être l’impact de la disparition du couvert de glace ?

La fonte des glaces va s’accompagner d’une intensification de l’upwelling. Il s’agit d’une remontée d’eau profonde qui se caractérise par un apport en surface de nutriments. La production primaire, donc de phytoplancton, va dès lors augmenter, ainsi que le nombre de poissons attirés par cette soupe végétale. De la sorte, on prévoit que d’ici la moitié du siècle, les espèces typiques de l’Arctique disparaîtront et seront remplacées par des espèces de l’Atlantique. Nous assisterons véritablement à une atlantification de l’Arctique et donc une uniformisation de l’océan. D’ici 2050, le pôle ne sera plus qu’une succursale de le l’océan Atlantique.

C’est alarmant…

Ça l’est. Mais scientifiquement, c’est un processus intéressant à observer et à étudier. Nous vivons l’Anthropocène et une nouvelle grande extinction. Bien sûr, la planète a déjà connu d’autres extinctions. Mais pour la première fois, c’est l’humain qui est l’espèce prédatrice en surnombre.

Source : http://www.lesoir.be/579796/article/demain-terre/biodiversite/2014-06-23/louis-fortier-d-ici-2050-especes-typiques-du-pole-nord-auront-disparu