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"Nous avons besoin de spiritualité pour entrer dans l'anthropocène"

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Publié dans
le 24.09.15
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Professeur à l'université de Lausanne, Dominique Bourg nourrit peu d'espoir sur notre capacité à réduire la pression humaine sur la planète.
Seule solution : se préparer à aborder un monde hostile, plus réduit, moins riche en ressource. La spiritualité peut nous y aider, estime le philosophe.

L'échéance de publication des contributions nationales à la lutte contre le changement climatique arrive à grand pas. Quelles premières conclusions tirez-vous de ces INDC ?
Tout d'abord que ces actions envisagées sont insuffisantes : nous ne sommes nullement sur une trajectoire de 2°, mais de 3° à la fin du siècle. En outre, le climat n’est pas le seul changement en cours. Nous entrons dans l'anthropocène, cette ère géologique caractérisée par un impact massif et destructeur des activités humaines sur le système Terre. Si la température est plus élevée de 3° à la fin du siècle, elle le sera, toujours par rapport à 1850, de 5°C au cours des dizaines de siècles suivants. Nous avons vu et verrons disparaître des ressources vitales, tels certains métaux, d'innombrables écosystèmes. Au cours de ces seules 40 dernières années, c'est la moitié des mammifères, des oiseaux et des poissons qui ont disparu. Cet effondrement touche aussi les insectes comme en témoignent nos pare-brise l’été. Concernant les ressources marines notamment le phénomène ne peut que se poursuivre avec les effets combinés de la surpêche, de l'acidification de l'océan, de la fin des mangroves et du réchauffement.

Ce paysage verra-t-il la fin de l'espèce humaine?
Je ne le pense pas. Le genre humain a de formidables capacités d'adaptation. Mais serons nous aussi nombreux ? Cela étant, nos descendants vivront sur une écoumène plus hostile, réduite, offrant moins de ressources naturelles.

Plus réduite?
Notre développement stérilise des régions entières, que ce soit les rivages de la mer d'Aral, la préfecture de Fukushima, le Golfe du Mexique ou l'oblast de Tchernobyl. A cela, il faut ajouter l'élévation du niveau de la mer qui se poursuivra des siècles durant, rognant toutes les régions littorales. Avec une élévation des températures de 3 à 5° l’habitabilité de la planète changerait très sensiblement. L’augmentation à venir du PIB et les projections démographiques jusqu’au milieu, voire la fin du siècle, n’annoncent aucune réduction de la pression humaine.

Les rapports du Giec, entre autres, montrent pourtant que nous avons la capacité, technologique, notamment, pour relever le défi du réchauffement…
Nous devons changer de paradigme, c'est une évidence. Mais c'est un leurre de penser que la technologie apporte la solution à tous nos maux environnementaux. Nous sommes loin, par exemple, de pouvoir produire l’actuelle production énergétique mondiale avec du solaire et de l’éolien seuls, et un réseau égal à celui des pays industriels. Nous pourrions notamment buter sur la disponibilité de certains métaux et le ratio énergie consommée pour produire et énergie produite reste encore relativement bas. Nous avons trop longtemps pensé que la technologie, conjuguée au marché, allait satisfaire tous les besoins attachés à la condition humaine.

Nous nous sommes lancés à corps perdu dans un consumérisme qui érode nos conditions biophysiques d’existence, sans nous rendre pour autant heureux. Nous savons désormais qu’augmentation du PIB et progression du sentiment de bien-être ne sont plus, au-delà d’un certain seuil, corrélés. Quant à la vague technologique numérique annoncée, elle ne va guère simplifier nos problèmes. Les progrès technologiques futurs pourraient être très destructeurs d’emplois.

Cette incapacité à penser de nouveaux idéaux d’accomplissement de notre humanité mène nos sociétés vers un désastre. Et cette erreur d'aiguillage est spirituelle.

Le spirituel n'a pas bonne presse, ces derniers temps…
Penser que l'au-delà est un hôtel de luxe peuplé de vierges, selon la pédagogie de Daech destinée à ses kamikazes, ce n'est pas de la spiritualité, c'est de l'infantilisme. De même, les évangélistes américains sont plus des commerçants que des guides spirituels. Ce sont les fruits d’une modernité finissante.

La dernière lettre encyclique du pape tend à nous ramener vers les fondamentaux naturels et spirituels…
Laudato Si est un texte fort. C’est l'aboutissement d'une réflexion initiée par Paul VI et les papes qui l'ont suivis. C'était passé inaperçu à l'époque de son pontificat, mais Benoît XVI avait publié quelques paragraphes assez décoiffants sur la décroissance. Cela étant, la compréhension du problème, chez les Chrétiens, est assez récente. Et les résistances sont nombreuses.

Pour quelles raisons?
Si l'on prend l'exemple de l'église de France, nombre de ses fidèles sont des bourgeois installés de plain-pied dans la société. Pour eux, le discours du Pape François est difficile à encaisser.

Les protestants semblent avoir eu quelques longueurs d'avance sur les catholiques pour ce qui concerne la prise en compte de l'écologie…
Ils ont produit des textes sur l'environnement dès les années 1980. Mais ces auteurs étaient issus de minorités au sein d’églises en perte de vitesse. Les catholiques sont en retard, mais ils disposent, contrairement aux autres grandes religions monothéistes, d'une structure hiérarchisée, politique et administrative, qui peut faciliter la percolation des messages dans les différentes couches de la société.

Y-a-t-il d'autres sources d'inspiration que Laudato Si' pour le renouveau spirituel que vous appelez de vos voeux ?
Le soufisme est ouvert au monde et aux autres. Il y a sûrement des enseignements à tirer de cette branche mystique de l'Islam. Nous ne devons pas non plus négliger les religions animistes où la nature est au coeur de la pensée. L’Amérique latine ne s’en prive pas.

N'êtes-vous pas surpris qu'en pleine crise écologique, les grandes religions soient si absentes de ce débat?
Elles ne le sont pas. Mais le sujet est complexe et nous rapproche de l'apocalypse. On voit d'ailleurs certains télé-évangélistes évoquer le réchauffement climatique, soit pour dire que Dieu l'arrêtera, soit , au contraire, pour expliquer qu'il s'agit-là des premiers feux purificateurs d'un dieu courroucé. Pour autant, je ne serai pas surpris de voir apparaître au sein de l'église catholique un ordre régulier entièrement dédié à l'environnement ou à la nature. Nous aurons besoin de cet accompagnement spirituel pour affronter le monde de demain.

L'église a-t-elle les moyens de relever ce défi?
Les églises chrétiennes ont déjà accompagné de grands cataclysmes sociétaux, comme la chute de l'empire de Rome. Sans elles, nous ne serions pas ce que nous sommes. Mais je n’éprouve aucune nostalgie pour la chrétienté. Spiritualité se décline pour moi au pluriel, et ce pluralisme respectueux sera vital à l’avenir.

SOURCE Interview - 23 septembre 2015 - par Valéry Laramée de Tannenberg
http://www.journaldelenvironnement.net/article/nous-avons-besoin-de-spiritualite-pour-entrer-dans-l-anthropocene,62223?xtor=EPR-9

Commentaires

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2015-09-24 08:51:10 +0200

Spiritualité se décline pour moi au pluriel, et ce pluralisme respectueux sera vital à l’avenir.

Je suis tout à fait d'accord avec cela.
J'ajouterai que, pour moi qui suis singulier dans ce pluralisme, la spiritualité est aussi une façon de se rapprocher tant des autres que de la nature. La spiritualité, telle que je la vis, est intérieure et donc tournée vers l'essentiel, et c'est cet essentiel qui nous rapproche tous, qui nous fait nous rendre compte de l'inter-dépendance qui nous permet d'être, et de vivre.
J'ai beaucoup voyagé en Asie et ai toujours beaucoup apprécié ce que j'ai vu des traditions animistes.

Toutes les spiritualité ont beaucoup de choses positives en commun, mais aucune ne peut, seule, avoir de réponse pour les 7 milliards que nous sommes. Donc oui un "pluralisme respectueux sera vital à l’avenir".

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2015-09-24 18:10:21 +0200

Mais qui peut vivre uniquement avec de la spiritualité? Il y a beaucoup de misère sur notre planète. Il faut donc des réponses concrètes aux désespoirs quotidiens. Notre rapport à la nature ne peut être une nouvelle religion.
Il faudrait aussi construire une spiritualité laïque

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2015-09-25 09:00:34 +0200

Il est vrai, comme le souligne JP, que la seule spiritualité ne sert qu'à peu de choses au quotidien, et que c'est dans ce quotidien que nous vivons, heureux ou malheureux.
Beaucoup de spiritualités sont ancrées dans le concret, chez les animistes beaucoup pour ce que j'en ai vu et compris (bien ou mal ? Je ne sais pas). Chez d'autres aussi.
Mais dans le fait de remercier la montagne, l'arbre, ou le chemin qui permet de rentrer chez soi après avoir travaillé aux champs, avoir chanté en groupe pendant ce travail, c'est une spiritualité dans le présent, dans l'action. Une spiritualité hors de l'action n'est pas, à mon avis, saine. On devient alors enivré/aveuglé de spiritualité, dans la solitude de la spiritualité.
Mais il m'est évident qu'il est important, surtout en occident, que nous pussions développer une spiritualité laïque afin de pouvoir vivre dans une société dite "éveillée", attentive et active. La prière est un vœu qu'il faut savoir traduire dans sa vie "active".

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2015-09-27 10:16:50 +0200

Dans un article du « Journal de l’environnement » paru le 23 septembre 2015, Dominique Bourg nous partage son point de vue sur la spiritualité vis-à-vis de notre situation actuelle. Ce point de vue m’intrigue alors je lui ai envoyé le texte qui suit pour lui demander un éclairage.

« Professeur à l’université de Lausanne, Dominique Bourg nourrit peu d’espoir sur notre capacité à réduire la pression humaine sur la planète. Seule solution : se préparer à aborder un monde hostile, plus réduit, moins riche en ressource. La spiritualité peut nous y aider, estime le philosophe. »

Monsieur Bourg,

Je salue l’interview* que vous avez consenti avec le journal de l’environnement. Pour un professeur d’université, c’est courageux d’évoquer le mot spiritualité comme une composante de la solution à la crise actuelle.

Je pars du postulat qu’en tant que philosophe s’exprimant ainsi sur la spiritualité, vous avez des connaissances sur le sujet. Vous connaissez le pouvoir de création duquel nous disposons tous et toutes. Alors pourquoi tant de fatalisme ?

Pourquoi reporter un tel vecteur de changement à la période post-apocalyptique ?
Pour résumer ce que j’ai saisi de votre interview : « D’ici peu de temps, la vie sur terre sera plus difficile et le recours à la spiritualité facilitera la nécessaire transition. »
Est-ce bien ce que vous voulez-dire ? Car si c’est bien le cas, pourquoi ne pas suggérer la spiritualité comme un moyen immédiat de changement ?

Elles sont nombreuses les œuvres qui vont dans ce sens. Je citerai par exemple « Anastasia » dont les lectures provoquent des rétablissements d’équilibre entre Homme et Nature. Cela se constate d’abord en Russie et au fil des traductions, partout dans le monde.

De plus, vous inscrivez encore un peu plus dans les esprits une vision catastrophique de l’avenir. L’apocalypse signe la fin d’une ère, d’un système dont la chute n’est douloureuse que pour le petite groupe qui part son contrôle, en tire jouissance et luxure. Pour tous les autres, elle est synonyme de révélation, de nouveaux espoirs et de lendemain plus heureux. Une population qui a peur de son avenir est encline à la soumission, à l’acceptation de l’horreur pour pouvoir se sauver.

Nous vivons déjà dans cette peur qui justifie l’exploitation de la Nature et ainsi donc de l’Homme. Pourquoi la renforcer ? Quel est votre but à véhiculer de pareils imaginaires ?

Quand on dispose d’une aura comme la votre et je suppose d’une conscience de ces actes, pourquoi choisir une telle stratégie ? La spiritualité nous mènera de toute façon vers un vie plus radieuse alors pourquoi en retarder son usage commençons tout de suite.

Bien à vous,

Mathieu Lamour
http://mathieulamour.en-tra...

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2015-09-27 16:42:24 +0200

"Mais il m'est évident qu'il est important, surtout en occident, que nous pussions développer une spiritualité laïque afin de pouvoir vivre dans une société dite "éveillée", attentive et active. La prière est un vœu qu'il faut savoir traduire dans sa vie "active"."
Cette phrase de Rafael me convient.
Nous avons besoin d'actions pour transformer concrètement nos mondes. L'éthique, que je préfère à spiritualité, est indispensable. Elle passe par la fraternité entre les hommes, dont la réduction des inégalités, et un rapport de respect à la nature. Ce respect n'est pas une déification de la nature, mais il développe une stratégie de faible violence à son égard. La non violence signifierait le conservatisme et la mort pour de nombreux humains. La nature doit nourrir en premier lieu, avec l'utilisation de technologies préservant l'avenir. La nature aussi peut nous aider à mieux nous situer dans un monde dominé par les violences extrêmes, nous situer individuellement dans l'action de préservation de la biodiversité et dans la construction d'un "équilibre" provisoire.
Cet équilibre peut se retrouver dans des références à toutes les voies de la méditation religieuse ou laïque. Le travail est difficile pour chacun d'entre nous dans un environnement urbanisé où le temps est contraint. Les contraintes dominent nos vies, mais une éthique humaniste nous aide à agir contre toutes les souffrances infligées au vivant.
Notre association offre un cadre d'espoir. Au début était l'action et à chacun de construire ses impératifs catégoriques.

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2015-09-29 08:33:46 +0200

Talina, mille excuses, des femmes et des hommes sont dans tous les projets de réforme de notre monde.

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2015-09-29 09:00:17 +0200

Le problème de l'égalité hommes/femmes est malheureusement aussi un problème de femmes. Si demain tous les hommes se comportaient comme il le fallait (pour peu qu'il y ait un "bon comportement type"), tout ne serait pas résolu. Les suffragettes avaient pour plus virulente opposante la Reine Victoria.
Beaucoup de femmes, malheureusement, oppressent aussi les femmes.
Tant que nous ferons une différence entre les uns et les autres, il n'y aura pas d'égalité.

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2015-09-30 10:29:17 +0200

Voici le lien pour l'émission que Talina mentionne :
http://www.franceinter.fr/e...

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À propos de l'auteur

La nature ... plus d'un demi-siècle que je prends une part active à sa défense. … Et depuis 1976, j'accompagne l'action de l'association devenue "Humanité et Biodiversité". J'en fus administratrice jusqu'à l'AG de 2020: Nelly Boutinot

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