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OGM : "Le protocole d'étude de M. Séralini présente des lacunes rédhibitoires"

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Publié dans
le 20.09.12
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Pour Gérard Pascal, ancien toxicologue spécialiste des OGM à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), aujourd'hui consultant pour des entreprises agroalimentaires, cette étude, qui suggère des effets délétères sur le rat liés à la consommation de maïs NK603 (tumeurs mammaires, troubles hépatiques et rénaux, espérance de vie réduite) présente de "très sérieuses lacunes qui invalident ses résultats".


Lire : Un maïs OGM de Monsanto soupçonné de toxicité


Quelles sont les critiques qui peuvent être portées contre le protocole d'expérimentation mené par le professeur Séralini ?


Gérard Pascal : L'étude présente tout d'abord des faiblesses statistiques majeures. Selon les normes établies par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les études de cancérogénèse, c'est-à-dire le suivi du développement éventuel de tumeurs après l'exposition à une substance, doivent se baser sur des groupes d'au moins cinquante animaux de chaque sexe pour pouvoir établir une analyse statistique représentative. Or, l'étude de Gilles-Eric Séralini se base sur neuf groupes de vingt rats et un groupe témoin de la même taille. Au lieu de deux cents rongeurs au total, il en aurait fallu un millier. Pour se défendre, M. Séralini argue que ses travaux ne sont pas une étude de cancérogénèse ; mais en réalité l'essentiel de ses résultats tourne autour des formations de tumeurs. Il est dommage qu'il ne se soit pas donné les moyens d'établir de vraies statistiques. Au lieu de cela, il doit y avoir des écarts-types énormes dans cette étude.


Deuxième biais de taille : l'équipe de chercheurs a choisi, pour les expérimentations, une espèce de rats qui développent spontanément des tumeurs. Il s'agit de la souche dite de Sprague-Dawley, connue pour contracter des cancers de manière fréquente. Une étude publiée dans la revue Cancer Research en 1973 avait notamment montré une incidence de 45 % de cette pathologie chez ces rongeurs, sans la moindre intervention. C'est pourquoi cette souche n'est jamais utilisée pour des études de cancérogénèse.


Vous dénoncez par ailleurs des insuffisances dans la présentation des résultats...


L'étude ne fournit aucune indication sur le régime alimentaire des rats, en dehors des doses de maïs transgénique délivrées. Or, avec la souche de rats utilisée, l'on sait que les paramètres environnementaux, et notamment l'alimentation, jouent un rôle important. Les travaux ne présentent par ailleurs pas d'analyse poussée des constituants du maïs, sur lequel on aurait pu trouver des résidus de mycotoxines, c'est-à-dire des contaminants produits par certains champignons. Enfin, la publication scientifique manque de données chiffrées sur la fréquence des pathologies observées et sur les analyses biochimiques, comme la glycémie ou la cholestérolémie.


Toutes ces lacunes sont rédhibitoires pour une étude scientifique. C'est pourquoi je ne comprends pas que ces travaux aient été publiés dans la Food and Chemical Toxicology, une revue très sérieuse qui rend obligatoire la relecture par les pairs.


A-t-on, au final, réagi trop vite par rapport à cette étude ?


La médiatisation de cette étude est démesurée et la façon dont elle a été dévoilée très inhabituelle : les journalistes qui l'ont lue avant sa présentation ont dû signer une clause de confidentialité et elle a été dévoilée lors d'une conférence de presse sur invitation, avant sa parution dans la Food and Chemical Toxicology, de sorte que tous les scientifiques n'y ont pas eu accès pour l'analyser. Cela ressemblait totalement à une opération de promotion pour le livre de Gilles-Eric Séralini [Tous cobayes !, Flammarion] sorti dans le même temps.


J'ai par ailleurs été scandalisé par la réaction du gouvernement, qui a appelé à un examen plus strict des OGM, avant même l'avis scientifique des autorités compétentes. L'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), en France, et l'Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA), dans l'Union européenne, doivent en effet examiner les travaux et demander toutes les données aux chercheurs. 


M. Séralini réfute les avis de l'Anses et l'AESA, aux motifs que leurs experts ne seraient pas indépendants de l'industrie...


Gilles-Eric Séralini et son équipe ne sont pas non plus totalement indépendants : leurs travaux ont, entre autres, été financés par l'association Ceres, qui rassemble notamment des entreprises de la grande distribution. Or, Auchan ou Carrefour ont basé une partie de leur stratégie marketing sur la promotion des produits sans-OGM. 


Au final, l'étude donne l'impression que ses auteurs ont trouvé seulement ce qu'ils souhaitaient trouver. Sans compter qu'ils n'en sont pas à leur coup d'essai : Séralini a déjà publié plusieurs études dont le protocole et les résultats ont été désavoués par la communauté scientifique.


Malgré tout, cette étude est-elle vraiment la seule à avoir examiné les effets à long terme des OGM sur des animaux ?


Effectivement, il n'y a jamais eu d'étude de cancérogénèse liée aux OGM ni d'étude toxicologique à long terme. La plupart des travaux sur le sujet, rassemblés dans une analyse publiée en mars-avril dans la Food and Chemical Toxicology, ont été menés sur des durées de trois mois. Si certains ont bel et bien duré plus longtemps, jusqu'à un an, ils ne portent pas sur des espèces de rongeurs mais sur des animaux plus gros. Or, si une étude de deux ans est significative sur un rat car elle couvre les deux-tiers de son espérance de vie, travailler un an sur un chien n'est pas suffisant car cela représente à peine 10 % de sa durée de vie. L'ampleur des travaux du professeur Séralini est donc sans précédent.


Audrey Garric (propos recueillis par)


 http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/09/20/ogm-le-protocole-d-etude-de-m-seralini-presente-des-lacunes-redhibitoires_1762772_3244.html

Commentaires

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2012-09-20 22:38:19 +0200

Cet article est répertorié dans la liste fournie en commentaire de la publication http://www.humanite-biodive...

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2012-09-21 09:55:06 +0200

La science gagne-t-elle à une telle médiatisation sensationnelle en France avec des titres-choc pour un électrochoc déraisonnable puisque les résultats de l'étude sont encore à confirmer.

Résultat dans l'opinion: OGM est un mot qui déclenche des réactions passionnelles sans distinguer ni entre OGM médicaux et OGM agricoles... ni parmi les OGM agricoles... ce qu'il faudrait pourtant faire.

WAIT AND SEE ... et ne pas s'emballer avant les contre-expertises car une étude ne suffit évidemment pas.

Cependant force est de reconnaître que l'on manquait d'études de long terme ... faute de volonté politique et donc de moyens donnés aux chercheurs indépendants des parties prenantes.

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2012-09-21 10:32:51 +0200

On est effectivement sous la coupe de Monsanto, entreprise opaque... et antisyndicale.
Je rappelle néanmoins que les premières destructions d'expérience ont touché la recherche publique, l'INRA et le CIRAD. Sur l'indépendance des chercheurs le sujet est compliqué quant on sait que Séraldini a été financé , outre la fondation habituellement connu pour sa lutte contre la lèpre, par Auchan et Carrefour.

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2012-09-21 13:23:50 +0200

Avant d'endosser la veste de Merlin, l'apprenti sorcier, et de créer de nouvelles sortes de graines, essayons déjà de préserver notre patrimoine agricole et de tenter de maintenir la diversité des cultures.

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2012-09-21 14:17:09 +0200

Autres critiques répertoriées là
http://www.sciencemediacent...
(en anglais)

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2012-09-21 15:54:55 +0200

Isabelle, si l'on recherche, c'est que les conditions de production sont entrain de changer avec le réchauffement climatique et la résistance des parasites aux produits chimiques.
On conserve aussi des variétés génétiques, aussi bien animale, que végétale.
Mais avec un monde qui change, il faut innover. Il en est de même pour les traitements médicaux. On peut regretter le comportement humain vis à vis de notre planète, mais c'est ainsi.Alors, j'essaye de m'adapter.

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2012-09-21 23:20:29 +0200

Versé au dossier un nouvel article daté du 21 septembre 2012:
Le maïs, les rats et l'urgence de l'expertise

http://www.lemonde.fr/plane...

Le texte de l'article

Pour l'opinion, la cause est probablement entendue. Les images chocs de rats déformés par de gigantesques tumeurs attribuées à la consommation d'un maïs transgénique achèveront de jeter l'opprobre sur les biotechnologies végétales.
A raison ? A tort ? Les travaux publiés par le biologiste français Gilles-Eric Séralini (Le Monde du 21 septembre), accompagnés d'une opération de communication sans précédent - deux livres et un documentaire - ne constituent en tout cas en aucune manière une preuve définitive de la toxicité du maïs NK603.

Au terme de ce tour de piste médiatique, la probabilité est même forte que la communauté scientifique ne puisse pas tirer grand-chose des données obtenues par l'équipe de M. Séralini : limites expérimentales et faiblesse statistique de l'étude ne permettront pas d'avoir la moindre certitude sur les effets réels de la consommation de l'OGM et de son herbicide associé, le fameux Roundup - l'herbicide le plus utilisé dans le monde. D'autres études seront indispensables.

L'esprit militant dans lequel ces travaux ont été menés est aussi une source d'embarras pour la majorité des chercheurs. En effet, la souche de rat utilisée dans l'expérience est connue pour contracter spontanément ce type de pathologie. Et l'expérience de M. Séralini, elle-même, montre que la moitié des femelles du groupe témoin en sont victimes, sans pour autant avoir été exposées ni au maïs testé ni à son herbicide...

Il faut pourtant saluer l'initiative et la ténacité du biologiste français et de son association, le Criigen (Comité pour une recherche et une information indépendantes sur le génie génétique). Car ses travaux, même s'ils s'avèrent non conclusifs ou biaisés, soulèvent la question cruciale de l'indépendance de l'expertise. Ils mettent en lumière les failles profondes du système d'homologation des OGM, des produits phytosanitaires et, en général, de tout ce qui entre dans la chaîne alimentaire.

Ce système repose aujourd'hui sur des protocoles expérimentaux standardisés établis par des organisations intergouvernementales. Bon nombre de scientifiques jugent qu'ils sont obsolètes, inadaptés, voire frappés de cécité.

En outre, dans le système d'homologation actuel, ce sont les industriels eux-mêmes qui mènent ou commandent ces études toxicologiques. Le conflit d'intérêts est donc institutionnalisé. Avec des conséquences en termes de santé publique qui sont désormais tangibles : l'explosion des cancers hormonodépendants depuis trente ans et la baisse générale de la fertilité humaine.

Cette énième controverse illustre donc la nécessité de disposer - en France et en Europe - d'une expertise publique forte et indépendante, afin de refonder la toxicologie réglementaire.

Il n'est cependant pas certain que les OGM soient la question la plus urgente à traiter. Ainsi, les dégâts sanitaires des perturbateurs endocriniens (bisphénol A, phtalates, etc.) ne sont pas documentés par une seule étude mais par des centaines, dont la plupart passent, hélas, parfaitement inaperçues.

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2012-09-22 14:33:32 +0200

La question que je me pose : pourquoi de scientifiques mettraient leur réputation en jeu en publiant ces résultats s'ils n'avaient pas un minimum de crédibilité. Ces résultats ont été signés également par d'autres scientifiques, eux-mêmes mettraient délibérément en cause leur réputation aussi facilement? Excusez-moi si j'en doute. Maintenant, lacunes rédhibitoires ou non, il n'en reste pas moins que ces manipulations génétiques sont extrêmement risquées. Je dois moi-même en manger tous les jours des OGM car en Amérique du Nord, il n'est pas obligatoire de mettre une étiquette pour avertir le consommateur si un produit a des ingrédients génétiquement modifiés dans la préparation des aliments et je n'aime pas du tout être prise en otage de la sorte par l'industrie alimentaire. Je voudrais avoir le choix de vouloir manger des OGM ou non. Une chose est certaine, je ne suis pas une scientifique mais je m'interroge également sur la nocivité de tes produits sur l'environnement, sur la faune et la flore. Je ne suis pas non plus réac et je suis toujours curieuse des progrès scientifiques, seulement, je ne veux pas manger de l'OGM et c'est mon choix.
Je souhaiterais aussi plus d'éthique dans la recherche scientifique. Les nouvelles découvertes nous apportent à revoir nos jugements, nos valeurs autant dans la recherche des organismes génétiquement modifiés que pour les recherches en nanotechnologie. Pour la seconde, il est essentiel de connaître les effets sur l'environnement de la toxicité des déchets issus de cette nouvelle technologie.

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2012-09-22 15:28:33 +0200

Réponse à Isabelle.
Le milieu scientifique est aussi un milieu de compétition, parfois certains vont jusqu'à falsifier les résultats, cas du clonage en Corée du Sud. Je ne parle pas de la secte raelienne et du clonage humain.
Ceci étant l'étude de Séraldini est à vérifier selon les règles habituelles, reproductibilité.
Lors de l'histoire scientifique autour de la mémoire de l'eau, effet de l'homéopathie, Benvéniste le chercheur de l'INSERM a refusé que l'on refasse son expérience.
Ce qui me gêne dans l'étude de Séraldini porte sur la plan de communication monté avec Corinne Lepage avocate.
Après, j'ai mon opinion sur les statistiques, c'est une partie de mon métier, mais j'attends les travaux des toxicologues.
Ceci étant, la traçabilité est légitime. en France, la question porte uniquement sur l'alimentation animale, nous dépendons dans notre modèle du soja transgénique. les plans protéines en France ont échoué sur la pression des américains au moment du lancement de la PAC en 1962.

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2012-09-24 12:57:12 +0200

Je me souviens de toutes des expériences et je sais que le milieu scientifique est très compétitif et également parfois sujet à ne pas être indépendant face aux enjeux économiques hélas. Comme je l'ai écrit dans l'autre sujet en vous répondant, nous en revenons toujours à l'éthique et aux valeurs. Comme, à en croire les expériences passées, certains scientifiques eux-mêmes sont visiblement dépourvus d'un sens des valeurs des plus élémentaires, il faut poser des garde-fous pour éviter que certains d'entre eux nous mènent à notre perte. Le parcours de la science est jalonnée d'exemple de découverte pouvant être utilisée à bon ou à mauvais escient selon son utilisateur et l'humain est capable du pire comme du meilleur, c'est le pourquoi j'estime qu'il est nécessaire de toujours l'encadrer jusqu'à ce que nous soyons suffisamment évolués et civilisés pour que nous soyons en mesure de respecter l'environnement, la biodiversité, et de respecter notre propre espèce.

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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