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Pour ne pas vivre un “printemps silencieux”

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Publié dans
le 20.03.18
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J’ai, comme tout le monde, lu au réveil cette nouvelle terrifiante sur le déclin catastrophique des populations d’oiseaux. Sans surprise hélas, le sujet étant connu depuis des années, voire des décennies. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, celle d’aujourd’hui venant s’ajouter à d’autres annonces « choc » sur l’effondrement des populations de vertébrés, d’insectes ou encore de poissons et même des arbres, qui meurent en masse sous l’effet du changement climatique.

Pour bien connaître le sujet et le suivre en détail depuis longtemps, j’accueille chacune de ces terribles nouvelles avec un sentiment de colère et d’impuissance. Ce ne sont plus quelques fils de la toile du vivant qui se dénouent ou se rompent ça et là, c’est aujourd’hui toute la toile du vivant qui se déchire, à un rythme effroyable, sous nos yeux !

Nous avons, à la convergence de toutes ces nouvelles catastrophiques, un problème. Il a un nom : le déni. Nous savons mais nous ne voulons pas savoir. Nous pouvons agir mais nous ne voulons pas. La seule chose sûre, c’est que nous n’avons aucune excuse. Mais cela ne nous avancera pas de nous flageller si nous n’agissons pas fort, et vite.

Alors, pourquoi ne le faisons-nous pas ? Est-ce si compliqué ? Pas vraiment en fait.

Reprenons : On épand des pesticides pour protéger les cultures, alors les insectes meurent. Jusque-là c’est normal, les insecticides sont faits pour ça. Mais ça vaut parfois la peine de le rappeler. Peut-être n’est-il pas non plus inutile de rappeler que toutes les substances en « cide » sont conçues et produites explicitement pour tuer. Il n’existe donc aucun produit pesticide « anodin ». Aucun. Au passage, il est remarquable de constater qu’il a fallu des dizaines d’études et des années de débats pour enfin reconnaître que les néonicotinoïdes tuent les abeilles. Les néonicotinoïdes sont des insecticides. Les abeilles sont des insectes. Donc les abeilles meurent. Je pense qu’en CM2 les enfants auraient compris ça assez vite. Mais les experts qui rédigent les rapports officiels, il leur faut apparemment un peu plus de temps. Quant à ceux qui devraient lire ces rapports (et ne le font pas), il leur faut, c’est normal, encore un peu plus de temps. Rappelons aussi que les néonicotinoïdes sont classés parmi les « neurotoxiques ». C’est-à-dire qu’ils tuent les neurones. Or, des neurones, il n’y a pas que les insectes qui en soient pourvus. A bon entendeur…

Poursuivons : pour augmenter les rendements à l’hectare, on artificialise, on remembre, on enlève les haies, on « redresse » les ruisseaux, on draine les mares et les zones humides. C’est-à-dire les seuls endroits assez hospitaliers dans les paysages agricoles pour que les insectes, les oiseaux et la petite faune puissent y trouver refuge.

Enfin, les oiseaux, même s’ils sont coopératifs, il faut bien qu’ils mangent. Et que mangent-ils ces oiseaux ? Des insectes. Mais il n’y en a plus, ou presque plus (4 fois moins qu’il y a 40 ans). Et ceux qui restent sont bourrés de pesticides, que les oiseaux ingèrent. Quand aux oiseaux qui ne mangeraient pas d’insectes, ou seulement accessoirement, il se nourrissent de baies, de graines ou de bourgeons qu’ils trouvent dans les haies. Mais il n’y en a plus des haies. Coup de grâce : certains insectes se reproduisent vite, très vite, et s’adaptent même aux pires conditions. Ce ne sont pas forcément les insectes qu’on voudraient, mais c’est comme ça. Ce n’est pas nous qui choisissons. Les oiseaux insectivores pourraient réguler leur population, mais ils ne sont plus assez nombreux. Alors ces insectes là prolifèrent. Ils le peuvent car ils ont développé une résistance, au moins partielle, aux insecticides. Alors, on rajoute un peu plus de pesticides, et on en invente d’autres encore plus puissants. Infernale logique. Implacable.

J’arrête là. Mais jusqu’ici, chacun conviendra que l’affaire n’est pas si compliquée à comprendre. Et les données étant solides, il est difficile de contester les faits.

Alors, certains diront peut-être « Les oiseaux, on s’en fout ». Ben non justement. En tout cas pas moi. Vous non plus, je pense. Et je n’ai même pas, pour le coup, envie d’argumenter sur l’utilité des oiseaux, leur rôle d’auxiliaire de l’agriculture, leur contribution aux services écologiques, etc. Non. La réalité, c’est tout simplement que NOUS N’AVONS PAS LE DROIT DE DETRUIRE LE VIVANT comme nous le faisons, de rayer de la carte des espèces par milliers comme nous le faisons.

Alors, le problème, c’est les agriculteurs ? Non. C’est une responsabilité collective. Chacun a sa part de responsabilité, chacun a ses leviers d’actions, à son niveau. Il faut arrêter de nous défausser sur d’autres. Le syndicalisme agricole doit assumer ses contradictions et prendre sa part de responsabilité. Cesser d’entretenir toute une profession dans un déni infantile en clamant « on ne peut pas se passer de pesticides », sous prétexte de compétitivité. Cesser d’entretenir les agriculteurs dans l’illusion que le modèle actuel est le seul possible alors qu’il est précisément le moins réaliste de toutes les options qui se présentent aujourd’hui. Il y a des alternatives. Elles sont crédibles et éprouvées. Le consommateur doit cesser de justifier ses achats irresponsables sous prétexte que « le bio, c’est cher ». Il y a des tas de moyens de consommer responsable à tous les prix, et le bio n’est qu’un sujet parmi tant d’autres. (on peut aussi acheter de préférence des produits frais plutôt que des produits transformés, des produits de saison, des produits locaux, etc. Et je ne parle même pas de consommer moins de viande… ). L’enjeu, ce n’est pas de faire de l’excellent sur 10% de la surface agricole utile, comme on dit, mais bien de gérer autrement les 90% restant du territoire pour le rendre compatible avec le vivant. Le distributeur doit cesser de mettre ses fournisseurs, et au premier rang d’entre eux les agriculteurs, sous la pression de prix absurdement bas et décorrélés des réels coûts de productions. Et le législateur doit prendre ses responsabilités. Je ne suis pas un fanatique des règlementations, loin s’en faut, mais il y a des cas où elles sont nécessaires. Et il y a urgence.

Il est inutile de pointer du doigt telle ou telle catégorie d’acteur. Nous sommes tous responsables et nous devons tous agir. Mais nous n’avons pas tous les mêmes leviers d’action. Chacun, à son niveau, doit aujourd’hui s’interroger, sans complaisance, sur ses réelles responsabilités et sur ce qu’il peut et doit faire. Face à ce drame d’une ampleur historique, sans précédent, et dont les conséquences seront très vite à la fois dramatique pour l’humanité toute entière et irréversibles, il n’y a plus de place ni pour l’autosatisfaction, ni pour les excuses, ni pour l’incompétence, ni pour la mauvaise foi.

Commentaires

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2018-03-21 12:39:02 +0100

Ben mon levier d'action , c'est de consommer du bio... Non pas parce que c'est meilleur pour la santé ( je vis au milieu des traitements agricoles des céréaliers , des viticulteurs et des arboriculteurs , alors , un peu plus ou un peu moins ne change rien...) mais pour boycotter ceux qui utilisent les pesticides et les inciter à changer de comportement... Evidemment , pas d'usage de ces saloperies chez moi...

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2018-03-21 14:02:10 +0100

Le CFSG se bat pour donner un élan aux conversions et aider au changement de modèle par la formation en agro-écologie aux ingénieurs, professionnels, acteurs des territoires, grand public.
Le Projet Grignon a besoin du soutien de tous (http://www.humanite-biodive...) des agronomes et personnalités de renom nous apportent déjà le leur, M.Mazoyer, P.H.Gouyon. J.M. Jancovici, A.Pulvar.
Mais il faut aller plus loin et vite pour empêcher la vente irréparable du site de Grignon par l'Etat, et pour y installer le centre de transition de l'agriculture avec l'aide des enseignants-chercheurs, des élèves ingénieurs et de la profession agricole.

"Ce n’est pas un problème d’agriculteurs, mais de modèle agricole : si on veut enrayer le déclin de la biodiversité dans les campagnes, il faut en changer, avec les agriculteurs."
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/biodi...

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2018-03-21 22:36:47 +0100

Avez-vous lu la publication précédant la vôtre et ses commentaires? Votre réaction y aurait eu sa place...
http://www.humanite-biodive...

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2018-03-21 23:21:30 +0100
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2018-03-22 10:08:18 +0100

Il est temps de se réveiller et de choisir une exploitation agricole sensée et responsable. Si on ne choisit pas le tournant utile pour le consommateur, un tournant pour que la vie sauvage continue à vivre, alors, les Etats Européens seront responsables de cette catastrophe écologique.

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À propos de l'auteur

Administrateur de Humanité et Biodiversité jusqu'en mars 2017 Fondateur de l'institut INSPIRE Auteur de "L'économie expliquée aux humains" et de "Permaéconomie" aux éditions WildProject.

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