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Pourquoi la dette allemande surpasse la dette grecque

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Publié dans
le 07.07.15
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Il y a dette et dette ! C'est une différence de nature !

On peut donc lire ce papier avec une grille de lecture de type développement durable. Les externalités négatives (les dégâts environnementaux) sont considérables. Il faut certes traiter des dettes monétaires, mais aussi les destructions de notre santé publique. JP B

Externalités négatives

Pour comprendre la nature de cette « dette » allemande, il faut se pencher sur un numéro récent du Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism (JCEM). En avril, la revue publiait une série d’études conduites par une vingtaine de chercheurs internationaux et coordonnées par Leonardo Trasande, spécialiste de santé des populations, professeur à l’université de New York.
Leur but était d’évaluer le coût économique des dégâts sanitaires dus aux pollutions chimiques dans l’Union européenne. Avec 2010 comme année de référence, leur estimation chiffre la valeur médiane de ces dégâts à 1,3 % du produit intérieur brut des Vingt-Huit. Soit 157 milliards d’euros par an, en frais de santé et de prise en charge de certains troubles, en perte de productivité des salariés, etc. Et ce n’est là qu’une valeur médiane : la partie haute de la fourchette surpasse les 260 milliards d’euros annuels.

Les dégâts sanitaires dus aux pollutions chimiques coûtent 157 milliards d’euros par an à l’Europe. Une grande part incombe à l’Allemagne, qui domine le secteur de la chimie.

Le rapport avec nos voisins d’outre-Rhin ? C’est simple : en Europe, la chimie, c’est l’Allemagne. Le pays domine de très loin le secteur avec des géants comme Bayer ou BASF, et il est très clair qu’une grande part de ces 157 milliards d’euros lui incombe. L’Allemagne aurait beaucoup à perdre, si les mesures adéquates étaient prises pour éviter ces dégâts collatéraux. A Berlin, on en est parfaitement conscient. Par le biais de l’une de ses agences de sécurité sanitaire, l’Allemagne n’a eu de cesse d’entraver la mise en place de nouvelles réglementations européennes destinées à réguler les produits les plus problématiques – dits perturbateurs endocriniens.

Si l’on s’en tient à la dernière décennie, ces coûts collatéraux cachés – ces « externalités négatives », disent les économistes – liés à l’industrie chimique ont donc vraisemblablement coûté au moins 1 570 milliards d’euros à l’économie européenne. Sur cette même décennie, la dette grecque est passée de 195 milliards à 320 milliards d’euros, soit un accroissement de 125 milliards d’euros. Plus de dix fois moins que les externalités négatives des chimistes sur la même période, et certainement beaucoup, beaucoup moins que celles des géants allemands du secteur.

Ces travaux sont-ils crédibles ? Il est indéniable que l’exercice est délicat. « L’impact sanitaire des polluants chimiques de l’environnement peut sembler élusif et c’est un concept difficile à saisir, écrit Tracey Woodruff, professeur à l’université de Californie à San Francisco, à qui JCEM a confié son éditorial d’avril. Nous manquons de données exhaustives sur la manière dont les substances chimiques présentes dans notre vie quotidienne – dans la nourriture, l’eau, l’air et les produits d’usage courant – touchent notre santé. »

« Véritable fardeau »

Face à ce manque de données, M. Trasande et ses coauteurs se sont focalisés, précise Mme Woodruff, « sur les effets de seulement sept produits et familles chimiques [pesticides organophosphorés, plastifiants, etc.], sur trois catégories de troubles (troubles du système reproductif masculin, troubles neuro-comportementaux, obésité et diabète) ». Les auteurs n’ont donc tenu compte que du coût des effets sanitaires quantifiables, grâce aux études épidémiologiques sérieuses disponibles, ainsi qu’aux mesures d’imprégnation de la population. Tout le reste, tout ce qui est suspecté mais insuffisamment étudié, a été ignoré.

Outre l’énormité de son poids économique, cette dette interfère avec notre biologie et dégrade la santé des populations, elle altère les écosystèmes, elle modifie les paysages.

Non seulement la totalité des effets sanitaires recherchés ne peut être estimée précisément, mais l’industrie chimique produit d’autres externalités, supportées par la collectivité : sources d’eau potable polluées par les résidus de pesticides, perte de biodiversité et des services associés (pollinisation, maintien de la fertilité des sols, etc.)… « Ce qu’il faut retenir, poursuit Mme Woodruff, est que ce calcul de 157 milliards d’euros ne représente que la partie émergée du véritable fardeau attribuable aux polluants chimiques de l’environnement. »

Cette « dette »-là ne fait hurler personne. Elle est pourtant bien plus tangible que la dette grecque : outre l’énormité de son poids économique, elle interfère avec notre biologie et dégrade la santé des populations, elle altère les écosystèmes, elle modifie les paysages.

Ces constats relèvent d’une science consensuelle, conventionnelle, et citée comme telle par le Programme des Nations unies pour l’environnement. C’est ainsi : l’industrie chimique ne se développe qu’au prix d’externalités gigantesques, assumées par les Etats, les collectivités, les systèmes de santé et les autres secteurs économiques. Bien sûr, une externalité n’est pas une dette stricto sensu. « La première peut être vue comme une dette morale, alors que la seconde est contractuelle », dit l’économiste Alain Grandjean. Certes, mais tout cela, nous l’avons payé, nous le payons, ou nous le paierons d’une manière ou d’une autre.

Stéphane Foucart
Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/07/06/une-dette-allemande_4672279_3232.html#6wJaPipfIqVRcjiL.99

Commentaires

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2015-07-07 14:51:15 +0200

Un article tres interessant qui a le merite de relativiser les choses et de nous inviter a revoir ce qui se dit parfois dans les medias generalistes.

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2015-07-07 19:50:01 +0200

Très bon article qui, en fait, ramène à la réalité du coût des performances industrielles économiques qui ne sont évaluées qu'en termes de pertes et profits financiers directs, ce qui, dans un monde interdépendant et une nature et biodiversité interdépendante n'est évidemment pas réaliste à ce jour en raison des connaissances et des capacités d'analyse dont nous disposons.
Nous ne sommes plus, depuis longtemps, dans l'ignorance des débuts de la révolution industrielle où nous ne regardions que les performances économiques "directes" sans penser à ce qui pouvait arriver d'autre. Mais nos économies fonctionnent encore comme si nous l'étions d'une certaine manière.
La conclusion de l'article est très pertinente, mais pour moi il manque une question : est-ce que nous ne payons pas déjà mais ne nous en rendrons compte que plus tard ?
Tout a des conséquences, car tout à des causes, que ce soit le choix de l'énergie électrique nucléaire ou charbon, et non pas en termes uniques de résultats "pollution", mais dès le début en terme de conséquences par rapport au mode d'approvisionnement par exemple, et pas seulement en termes environnementaux directs uniques, il y a une différence entre utiliser ses propres matières premières ou passer par un approvisionnement extérieur, et dans les deux cas, la façon de le faire.
La liste pourrait être longue, tout à plusieurs causes et conséquences, connues et visibles, ou non. Nous progressons dans le savoir de quoi cause quoi et c'est bien pour décider aujourd'hui pour faire mieux. Il faut persister à chercher et comprendre, il faut gagner du terrain sur l'ignorance :)

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2015-07-08 09:42:06 +0200

Et oui. La dette c'est comme un iceberg. Si on ne regarde que la partie visible avec les indicateurs habituels, on passe à coté de l'essentiel. A mon avis, on ferait mieux de parler des "coûts cachés" du développement, plutôt que de parler d'externalités, terme toujours obscur et peu parlant, tant pour les experts que pour le grand public. Ne pas voir dans cet article une charge contre l'Allemagne, mais une invitation à changer de focale pour voir l'ensemble de l'image.

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2015-07-08 21:20:31 +0200

Effectivement, comme le dit Emmanuel, il ne faut pas voir une charge contre l'Allemagne, ni personne d'ailleurs.
Les fabricant sont Allemands, oui, les clients sont dans le monde entier. Qui est coupables ? Les fabricants ? Leurs clients ? Les états qui n'auraient pas "assez" légiféré ? Les électeurs qui n'ont pas élus ceux qui auraient légiféré "assez" ?
La liste pourrait être longue car tout comme dans la biodiversité tout est interdépendance, l'interdépendance est universelle, j'utilise de l'électricité en France, majoritairement nucléaire, donc uranium du Niger, qui reste un des pays les plus pauvres d'Afrique, est-ce que cela fait de moi un pilleur des richesses du peuple Nigérien ?
Les problèmes ont besoin de solutions pour être résolus,, pas de coupables à blâmer, ça n'a jamais rien résolu.
Il faut comprendre les mécanismes, les causes et rechercher comment résoudre un problème constaté et compris, c’est à cela que nous devrions mettre en œuvre notre énergie. Des "coupables" il y en a mais ces coupables ne sont que des causes/conséquences dans la "mécanique" interdépendante, les "coupables" sont la face émergée de l'iceberg, donc pas le plus important, pas ce dont nous avons besoin pour trouver des solutions.
Le but utile n'est pas de faire payer pour "compenser" mais de faire changer pour résoudre.

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2015-07-09 15:09:52 +0200

Ne cherchons pas la faute chez l'autre , contentons-nous de constater les erreurs faites par le passé et d'améliorer notre façon de faire pour améliorer le futur . Nous, les consommateurs, nous avons le pouvoir de boycotter les produits et par exemple ne pas utiliser les produits chimiques ... c'est la meilleur façon de corriger les erreurs de stratégie industrielle ! On ne peut pas faire les comptes des erreurs du passé !! Regardons vers le futur et agissons ensemble pour l'humanité et la biodiversité !!

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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