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Saga sur... la Nuit, la biodiversité nocturne et la pollution lumineuse 4/7

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Publié dans
le 23.05.14
Paris

C'est déjà le jour de parution d'un nouvel article, le quatrième, de cette Saga consacrée à la Nuit, la biodiversité nocturne et la pollution lumineuse ! Un très grand merci aux milliers de personnes qui ont déjà lu et aimé les 3 précédents volets, merci pour votre fidélité, votre intérêt pour ce sujet et vos réactions !

Dans l'article précédent (que vous pouvez lire ou relire ici) nous avons approfondi la notion d'espèce nocturne et avons vu que l'alternance jour/nuit a structuré l'évolution du vivant. Avec les trois premiers articles, la Nuit naturelle n'a désormais plus de secrets pour nous.

Aujourd'hui, nous entrons dans une nouvelle séquence où nous allons voir que les activités humaines remettent en cause de manière de plus en plus profonde ces équilibres vieux de plusieurs milliards d'années.

Bonne lecture !

4/7. Nous bouleversons l'ordre établi

 

Homo sapiens, espèce diurne et ingénieuse

L’espèce humaine est diurne. En effet, nous ne possédons pas d’adaptation particulière pour vivre la nuit. Le sens que nous sollicitons le plus, pour la plupart d’entre nous, est la vue, avec un besoin fort de lumière pour accéder à une vision confortable. Notre ouïe n’est pas prodigieuse (excepté sans doute à l’âge bébé où certaines fréquences utilisées par les chauves-souris peuvent être audibles par l’humain mais nos capacités auditives diminuent rapidement avec la croissance), de même que notre odorat.

Homo sapiens est cependant doué d’une grande imagination et d’une capacité très importante à créer. Par la maitrise du feu d’abord puis surtout de l’électricité ensuite, l’homme a ainsi réussi à créer des sources d’éclairage artificiel la nuit, pour y vivre peu ou prou comme le jour. Au final, l’homme n’a pas appris à vivre la nuit, il a transformé la nuit en jour.

 

La pollution lumineuse : une pollution liée au temps

Les capacités intellectuelles et créatives d'Homo sapiens sont une vraie chance. Néanmoins, elles demandent à être réfléchies et maîtrisées. Ici, compte tenu de l’alternance naturelle de jour et de nuit, et de ce qu’elle dépasse de très loin la seule condition humaine, le fait d’introduire de la lumière artificielle à un moment où il n’y a naturellement pas ou très peu de lumière, la nuit, n’est pas neutre.

Le seuil à partir duquel cet ajout de lumière artificielle a des conséquences de types nuisance ou pollution est variable selon la cible étudiée (humain, animaux, plantes, ...). Par contre, dans tous les cas, dès lors que cette luminosité artificielle dépasse la luminosité naturelle, cet acte est une source de déséquilibre pour le système « originel ».

Ce sujet est donc précisément lié à la notion de temps, car le moment où cette lumière artificielle est émise, provoque ou non un déséquilibre. De façon caricaturale, une émission de lumière artificielle le jour n’aura pas de conséquence par rapport au cycle naturel de la lumière (elle peut en avoir d’un point de vue économique par contre). Au-delà de cette dichotomie franche jour/nuit, une émission de lumière artificielle au moment du crépuscule ou bien au cœur de la nuit, une nuit de pleine Lune ou bien une nuit sans Lune, aura des effets distincts.

 

Un phénomène connexe à l’urbanisation

La pollution lumineuse est une problématique connexe à l’urbanisation et à l’artificialisation en général. La lumière émise par les humains est en effet la plupart du temps associée à ses infrastructures, compte tenu de l’utilité de cette lumière (du moins de celle qu’elle doit avoir initialement, c’est-à-dire pour nos activités au sens large) et de sa dépendance aussi à un acheminent en électricité.

Parmi les sources d’éclairage artificiel on peut citer les habitations, les commerces (parkings, vitrines, enseignes, publicités diverses), les bureaux, le parc d’éclairage public des routes et architectures (terrains de sport, monuments, ...). On compte également des émissions plus ponctuelles dans le temps, liées aux manifestations événementielles (illuminations, lasers, ...).

 

A gauche : Éclairage de rue, A droite : Éclairage d’un terrain de sport. Photos R. Sordello

 

Du fait de cette diversité des sources de lumière, la problématique concerne à la fois les grandes villes, où la lumière artificielle est souvent omniprésente la nuit, les villes moyennes et petites ainsi que les villages et les bourgs.

 

Dans une ville comme Paris, l’éclairage la nuit est omniprésent (rues, ponts, évènementiels, monuments,...). Photo R. Sordello

 

En contexte rural et dans les communes peu peuplées, les bâtis et sites rupestres (ponts, falaises, clochers, ...) sont souvent mis en valeur par la lumière alors que dans le même temps, ils sont recherchés par la faune nocturne cavicole et cavernicole (chouettes, hiboux, chiroptères, ...) parce qu’ils constituent pour elle des habitats de substitution.

A gauche : Mise en valeur d’un monument sur un mont en contexte de milieux non urbanisés (Var). Photo R. Sordello. A droite : Falaise éclairée dans le village d’Engins (Isère).

 

Une pollution qui diffuse

Si l’emplacement des sources de lumière est connexe à l’urbanisation, l’impact de ces points lumineux peut par contre affecter des zones inhabitées.

La lumière est en effet caractérisée par une dualité corpuscule/onde. Elle est certes un ensemble de grains de lumière, les photons, mais elle montre aussi un comportement ondulatoire. La lumière est donc une perturbation qui se déplace de proche en proche depuis la source d’émission, comme le son (qui, lui, n’est qu’une onde : il n’existe pas de grains de son).

Du fait de ce comportement ondulatoire, l’impact de la lumière artificielle va bien au-delà de sa source d’émission.

 

Perception d’une lumière émise à plusieurs kilomètres alors que l’observateur se trouve dans une zone sans aucun point lumineux. Photo R. Sordello

Cette diffusion ayant lieu dans les trois dimensions de l’espace, la lumière artificielle se dirige également vers l’atmosphère où elle se retrouve en suspension. Ce phénomène est responsable de la formation d’un halo rougeâtre au-dessus des grandes zones urbaines, bien visible de loin.

 

État des lieux de la pollution lumineuse en France et dans le monde

Le phénomène est à la fois :

                - intense : selon une étude, 85% du territoire de l’Union Européenne, 62% du territoire des États-Unis (Hawaï et Alaska exclues) et 19% des terres émergées à l’échelle du globe étaient affectées en 1996-1997 par la pollution lumineuse,

                - en croissance : de nos jours, ces chiffres ne cessent de progresser avec une croissance annuelle estimée à 10% pour les pays européens.

Google earth possède désormais une couche « lumières des villes de la Terre » dans les options de Galerie, qui permet ainsi un aperçu de l’éclairage artificiel à la surface du globe.

Vue GoogleEarth en mode Nuit. La connexité de la pollution lumineuse à l’urbanisation est très palpable. On constate en effet que les grandes métropoles telles que Paris, Madrid ou Londres, très fournies en éclairages artificiels, se détachent très fortement. Certaines zones de pollution très forte mais plus dispersée ressortent aussi, comme la Belgique ou le nord de l’Italie. Enfin, l’installation des humains sur le littoral et le long des cours d’eau se voit ici très nettement avec par exemple le delta du Nil ou dans une moindre mesure le couloir rhodanien en France.

 

Température et fond sonore : vers un même déséquilibre 

Nous avons vu avec les précédents articles que réduire les caractéristiques de la Nuit à la seule absence de lumière est incomplet. La Nuit c’est aussi un moment frais et calme. Or sur ces deux composantes la Nuit est également remise en cause.

De par les émissions de chaleur que l’activité des villes génère (éclairage, chauffage, ...) et surtout de par l’introduction de matériaux qui conservent la chaleur le jour (goudron, béton, ...), l’urbanisation déséquilibre fortement les variations de températures qui opèrent naturellement entre jour et nuit. En effet, dans les villes, la chaleur du soleil reçue le jour est emmagasinée par les matériaux alors qu’elle devrait être naturellement transformée par la végétation via l’évapotranspiration. Cette chaleur est alors restituée la nuit, ce qui peut amener à créer de véritable « îlots de chaleur urbains » et plus globalement lisse les écarts de température que l’équilibre naturel maintient entre jour et nuit.

 

L'écart naturel des températures entre jour et nuit s'estompe peu à peu sou l'effet de l'urbanisation. Source : Centre national de recherches météorologiques.

 

De même, le bruit émis par nos activités n’est pas nul la nuit même s’il se réduit par rapport au jour. En ville, la pollution sonore a donc elle aussi tendance à remettre en cause le silence naturel de la nuit, propice et nécessaire à la communication et au repérage de nombreuses espèces nocturnes.

La cartographie du bruit routier à Paris montre que la pollution sonore n'est pas nulle la nuit (à droite) même si elle est réduite par rapport au jour (à gauche). Source : Mairie de Paris.

 

Dans cet article, nous venons de voir que les caractéristiques de la Nuit (obscurité, fraicheur, silence) sont bouleversées de notre fait et en particulier par l'urbanisation qui entrainent de nombreux effets connexes (pollution lumineuse, pollution sonore, ilot de chaleur).

Dans le prochain numéro, nous verrons en quoi ces différentes modifications affectent profondemment la biodiversité nocturne et diurne. D'ici là, n'hésitez pas à réagir sur le site ou sur les réseaux sociaux !

=> Voir l'article 5

Commentaires

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2014-05-24 15:10:29 +0200

"L'écart naturel des températures entre jour et nuit s'estompe peu à peu sous l'effet de l'urbanisation. Source : Centre national de recherches météorologiques."
Cela peut paraître du sophisme sur ce point particulier de l'article, mais le monde rural, c'est pas la nature. Par exemple: la forêt semble jouer un peu le même rôle que les grandes villes dans le domaine écart des températures et du bruit (ne serait ce que les branches au vent, n'oublions pas la faune nocturne parfois bruyante).
Fallait bien que je trouve qq chose à critiquer!

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À propos de l'auteur

Depuis 2012, j'apporte de mon temps et de mes compétences à l’association Humanité et Biodiversité (administrateur de 2012 à 2015), où je contribue au développement des Oasis nature et à l’approfondissement de plusieurs thématiques déjà portées de longue date par l'association H&B ex Ligue Roc (cohabitation avec les grands carnivores, considération des espèces dites « nuisibles », ...). Cet eng...

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