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Saga sur... la Nuit, la biodiversité nocturne et la pollution lumineuse 5/7

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Publié dans
le 30.05.14
P4040076

Nous voici arrivés au cinquième article de cette Saga consacrée à la Nuit, la biodiversité nocturne et la pollution lumineuse. Un très grand merci à tous les fidèles lecteurs des volets précédents !

Dans l'épisode précédent (que vous pouvez lire ou relire ici) nous avons vu que l'introduction de lumière artificielle par les humains remettait en cause l'alternance jour/nuit de notre planète et que ce phénomène était prononcé et grandissant.

Avec ce nouvel article, nous allons voir en quoi cet acte d'éclairer la nuit a des conséquences sur la biodiversité.

Bonne lecture !

5/7. Les cartes du vivant sont rebattues dans leur globalité

 

Les conséquences de l’éclairage artificiel sur la biodiversité sont multiples. Dans la mesure où elle remet en cause un équilibre antérieur à l’apparition de la vie sur Terre, l’introduction de lumière la nuit rebat les cartes du vivant dans sa globalité. Les espèces touchées sont à la fois nocturnes et diurnes, animales comme végétales.

Malgré l’étendue des conséquences, on peut tenter de les trier selon leur échelle temporelle et spatiale.

 

Effets immédiats et locaux

Compte tenu des adaptations que le vivant a développées, lui permettant de voir la nuit à très faible intensité lumineuse, la lumière artificielle est en premier lieu une source d’éblouissement pour ces espèces dites "nyctalopes". Leurs yeux ne sont en effet pas adaptés à recevoir des intensités fortes de lumière et encore moins directement.

Les éblouissements causés peuvent engendrer des pertes de repères momentanées voire une vision irréversiblement altérée, qui favorisent la mortalité directe des individus ou a minima les pénalisent dans leur activité. Les Chouettes effraies par exemple, se retrouvant glacées par la lumière des phares des véhicules sur les routes qu’elles tentent de traverser, entrent très fréquemment en collision avec les voitures et c’est la première cause de mortalité de cette espèce en France.

La lumière des éclairages artificiels perturbe également les comportements des espèces qui utilisent la lumière comme un moyen de communication ou de repère.

Les oiseaux migrateurs, qui n’ont plus accès au ciel étoilé du fait du halo lumineux, perdent une bonne partie de ce qui les guide pendant leur migration. Ils peuvent également être attirés par des leurres tels que les tours éclairées ou les phares maritimes.

En termes de communication, on peut citer l’exemple des lucioles : les signaux lumineux qu’elles s’envoient pour échanger entre partenaires perdent de fait tout leur message dans un environnement éclairé.

La lumière est enfin un synchronisateur biologique et elle règle l’équilibre veille/sommeil des animaux. La pollution lumineuse est alors une source de déphasage qui peut amener entre autres à une suractivité, une reproduction altérée ou des déplacements provoqués.

 

Effets à longs termes et à grande échelle spatiale

A une échelle plus large, la lumière modifie les aires de répartition et les équilibres écosystémiques.

 

Par anticipation de tous les effets directs provoqués par la lumière (éblouissements, ...), un certain nombre d’espèces nocturnes fuient tout simplement la lumière artificielle ; elles sont dites lucifuges. Pour ces espèces, le noir de la nuit est un critère de la bonne qualité de leur milieu naturel, au même titre que tel type de végétation ou telle ressource alimentaire. Leur aire de répartition, potentielle ou réelle, va alors se dégrader voire se réduire, sous l’effet de la pollution lumineuse, comme ce que l’on constaterait pour une espèce forestière dans une forêt que l’on déforeste ou pour une espèce amphibie dans une zone humide que l’on assèche.

En se rappelant l’effet à distance d’un point lumineux, on comprend que la réduction des milieux naturels favorables peut être rapidement vaste avec peu de luminaires.

Photo : Grand rhinolophe, chauve-souris très lucifuge. Photo R. Sordello

 

Pour les espèces qui ne fuient pas radicalement la lumière, et qui vont donc persister peu ou prou dans des écosystèmes éclairés, les équilibres seront néanmoins remis en cause. La lumière modifie par exemple les rapports proies/prédateurs.

Les proies seront en effet plus visibles par leurs prédateurs. Certaines se retrouvent aussi piégées par la lumière artificielle. L’exemple le plus parlant est le cas des insectes, qui se repèrent avec la Lune. Les lampadaires sont comme des leurres qui les attirent. En conséquence, les milieux naturels environnant se vident avec une concentration des effectifs dans les zones éclairées. L’issue est généralement la mort pour ces insectes qui se retrouvent grillés par la chaleur du luminaire, écrasés sur les pare-brises des véhicules ou capturés par les prédateurs qui n’ont qu’à venir se servir dans ces gardes mangers.

C’est ce que fait par exemple la Pipistrelle commune pour qui la lumière n’est pas repoussante (ou du moins elle la tolère) et qui s’en retrouve donc même favorisée. Certains animaux diurnes aussi tirent profit de la lumière artificielle car ils voient leur période d’activité se prolonger sur la nuit, comme le Faucon pèlerin par exemple qui chasse les pigeons à la lumière des lampadaires.

Photo : Accumulation d’insectes et d’araignées sur un luminaire. Photo R. Sordello

 

Au final, on peut sans doute dire que la lumière agit comme un filtre sur la biodiversité, qui favorise les espèces généralistes et opportunistes et pénalise les espèces spécialistes et sensibles. Cette conséquence n’est pas propre à la lumière, elle est constatée dans tous les processus d’artificialisation des milieux naturels, mais la lumière ajoute donc une couche supplémentaire.

 

Enfin, on peut également parler de l’effet fragmentant de la lumière. Du fait que la lumière se déplace, l’accumulation des points lumineux et de leur rayonnement est ainsi à même de créer une infrastructure de lumière qui fragmente l’espace nocturne. On constate alors un mitage du noir par cette fragmentation « immatérielle » qui s’ajoute à la fragmentation physique (routes, urbanisation, ...).

Infrastructure lumineuse qui mite et fragmente le noir de la nuit. Photo R. Sordello

 

Chez la flore

En lien avec le rôle régulateur de la lumière chez les végétaux, la pollution lumineuse est une source directe de perturbation du cycle de vie des plantes : germination, croissance, floraison peuvent être altérés.

Le fait de prolonger l’activité photosynthétique des végétaux en les éclairant artificiellement la nuit provoque aussi un déséquilibre dans leur activité.

Enfin, l’éclairage artificiel a également des effets indirects sur la flore via la pollinisation. La flore, herbacée et buissonnante notamment, est en effet très dépendante des insectes pour sa pollinisation. Par conséquent, si ceux-ci se retrouvent impactés, en ricochet la flore le sera aussi car la pollinisation sera empêchée. Le lierre et le liseron des haies ouvrent leurs fleurs au crépuscule quand les papillons de nuit sont actifs, le Chèvrefeuille a des fleurs morphologiquement adaptées aux noctuelles et au Sphinx, la clématite dégage une odeur plus forte au crépuscule qui attire son pollinisateur. Une co-évolution entre plantes et insectes a abouti à toutes ces adaptations réciproques que la lumière artificielle vient désormais entraver.

 

Au-delà de la biodiversité

Cette synthèse a vocation à parler essentiellement des aspects écologiques du problème. Mais le lecteur doit savoir que la pollution lumineuse est un sujet éminemment transversal. Elle soulève en effet entre autres :

- des enjeux d’économie d’énergie (préservation des ressources naturelles, coût de la facture énergétique, rejet de gaz à effet de serre et changement climatique),

- des enjeux de préservation du ciel étoilé (recherche, astronomie, patrimoine en tant que tel, générations futures),

- des enjeux de santé publique (qualité du sommeil, stress, ...),

- des enjeux culturels et sociétaux (la nuit possède une symbolique forte avec tous ses éléments : étoiles, constellations, Lune, ...).

 

Au-delà de la lumière

Dans cette synthèse, consacrée à la Nuit, nous avons vu déjà à plusieurs reprises que d’autres paramètres de la Nuit étaient touchés par nos activités, notamment le fond sonore et la température ambiante, et pas uniquement la composante noire de la phase nocturne.

La remise en cause de ces deux autres composantes a elle-aussi des conséquences sur la biodiversité.

Comme nous l’avons vu, le son est une onde. Au même titre que la pollution lumineuse, la pollution sonore se déplace et peut fragmenter l’espace nocturne. La communication et le repérage des espèces qui utilisent particulièrement l’ouie/l’émission de son est donc altérée voire empêchée. Pour ne prendre qu’un exemple, deux partenaires de Chouette chevêche peuvent ne plus parvenir à communiquer si leur territoire est traversé par une route bruyante qui sépare auditivement les individus.

Quant à la formation d’ilots de chaleur, surtout marqués la nuit, il peut en résulter que certaines espèces nocturnes se retrouvent confrontées à des températures extérieures qui ne correspondent plus à leurs préférences thermiques. A l’instar du phénomène de réchauffement climatique global, ces espèces ont alors trois possibilités uniquement de s’adapter, par ajustement spatial (répartition), interne (physiologie) ou phénologique (temporel), sans quoi leur pérennité est remise en cause.

 

Nous venons de voir que les conséquences de nos éclairages artificiels sur le vivant sont nombreuses et sérieuses et que plus généralement la biodiversité est affectée par la remise en cause de l'équilibre jour/nuit. Dans le prochain article, nous aborderons les solutions, car elles existent, pour réduire le phénomène, la plupart du temps sans perte de confort pour nous. => Voir l'article 6

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À propos de l'auteur

Depuis 2012, j'apporte de mon temps et de mes compétences à l’association Humanité et Biodiversité (administrateur de 2012 à 2015), où je contribue au développement des Oasis nature et à l’approfondissement de plusieurs thématiques déjà portées de longue date par l'association H&B ex Ligue Roc (cohabitation avec les grands carnivores, considération des espèces dites « nuisibles », ...). Cet eng...

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