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Saga sur... la Nuit, la biodiversité nocturne et la pollution lumineuse 6/7

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Publié dans
le 07.06.14
Frontale

Cette Saga consacrée à la Nuit, la biodiversité nocturne et la pollution lumineuse est désormais bien avancée et nous voici arrivés à l'avant dernier article. Un très grand merci à tous ceux qui ont lu et apprécié les 5 épisodes déjà parus !

Dans le volet précédent (que vous pouvez lire ou relire ici) nous avons vu quels impacts la remise en cause, de notre fait, des caractéristiques de la nuit a sur la biodiversité.

Avec ce nouvel article, nous allons voir quelles solutions peuvent supprimer ou a minima réduire le phénomène.

Bonne lecture !

 

6/7. Quelles solutions ? Comment agir ?

 

La pollution lumineuse : une pollution que l’on sait stopper et que l’on sait résorber

Du fait des caractéristiques de la lumière, la pollution lumineuse peut être à la fois stoppée et résorbée :

- stoppée car l’extinction des sources de lumière artificielle arrête instantanément l’émission nouvelle de pollution,

- résorbée car la lumière émise, du fait de son comportement ondulatoire, part dans l’espace et ne reste donc pas une pollution locale. Il se peut cependant qu’il y ait une certaine inertie vis-à-vis de l’effet halo décrit précédemment, le temps que les particules de lumière quittent l’atmosphère.

Le fait que la pollution lumineuse soit réversible est un atout réel, car ce n’est pas le cas de toutes les pollutions. Par exemple, concernant la pollution des sols aux métaux lourds, si l’on sait stopper l’émission de nouvelle pollution, on ne sait pas aujourd’hui supprimer la pollution déjà émise. Tout au plus est-il possible de retirer la terre polluée ou de recourir à certaines plantes qui permettent de stocker les métaux mais au final la pollution se retrouve simplement concentrée et/ou déplacée mais non résorbée.

Néanmoins, malgré le caractère réversible de la pollution lumineuse elle-même, les conséquences qu’aura pu avoir cette pollution ne sont pas, elles, nécessairement réversibles. Il se peut en effet que la modification des écosystèmes sous l’effet de la pollution lumineuse (disparition d’espèces lucifuges par exemple) ne soient pas immédiatement réparées après une extinction, si tant est même qu’un retour à l’état initial soit possible.

 

Réfléchir désormais à l’opportunité même d’éclairer

On constate ainsi que d’éteindre les sources existantes et de ne pas allumer de nouvelles sources sont l’acte le plus efficace pour à la fois stopper et résorber la pollution lumineuse.

Pourtant, il est probable que la suppression totale de tous les éclairages ne sera pas l'option choisie  par l’humanité car de fait la lumière artificielle la nuit est une réponse à une envie et à un besoin des humains, diurnes, de prolonger leur activité sur la période nocturne. Cette capacité à produire artificiellement de la lumière a indéniablement contribué au développement de notre espèce et à son émancipation.

L’avenir se trouve donc sans doute plutôt dans la maitrise de cet éclairage artificiel. Tout en conservant de l’éclairage artificiel, une marge de manœuvre très importante existe en effet sans perte de confort, y compris dans certains cas en retirant tout simplement des points lumineux dont on aura réalisé qu’ils sont superflus ou en pratiquant des extinctions totales à des moments où l'éclairage s'avère inutile.

Un questionnement sur l’opportunité même d’éclairer, à la fois en amont des nouveaux projets mais aussi concernant l’existant, doit donc désormais se poser systématiquement, pour le parc public comme privé, même pour un particulier concernant son jardin ou son entrée de garage : Cet éclairage est-il « utile » ? A-t-on besoin de toute cette lumière ?

Le recours au bon sens peut faire apparaître comme suffisantes des alternatives telles que l’utilisation de catadioptres (plaques réfléchissantes) ou tout simplement une lampe portative (frontale, torche, ...).

 Alternatives à un éclairage fixe : catadioptres en bord de voie, lampe frontale et lampe torche

S’il s’avère qu’un éclairage fixe est nécessaire, la réponse n’est pas obligatoirement binaire. Il existe en effet de nos jours de nombreuses possibilités de moduler la durée, la fréquence ou les horaires d’allumage et d’éteinte afin de faire coïncidence l’éclairement avec le besoin humain réel.

 

Exemple de technologie permettant d’ajuster l’éclairage au besoin précis : détecteur de présence et minuterie

Aujourd’hui, de plus en plus de communes pratiquent l’extinction totale de leur éclairage un certain temps de la nuit où les besoins humains sont quasi nuls. D’autres exemples innovants existent comme l’éclairage à la demande testé par la commune de Préfailles.

Enfin, les collectivités peuvent également élaborer un Schéma Directeur d'Aménagement Lumière (SDAL) c’est-à-dire un plan pour fixer les grandes orientations de leur territoire en matière d'éclairage urbain et prendre ainsi le temps de se questionner sur « Quoi éclairer ? Pourquoi éclairer ? Comment éclairer ? ». Voir l’exemple de Rennes ici et .

 

Privilégier des luminaires dont les caractéristiques minimisent la pollution

Quand un éclairage fixe est décidé, le choix du luminaire aura des conséquences sur la pollution engendrée.  De très nombreuses caractéristiques influent fortement, comme :

- la direction de l’éclairage : la pollution est d’autant plus grande que la lumière est émise directement vers le ciel puisque celle-ci part directement dans l’environnement et dans l’atmosphère. A ce titre, les éclairages d’arbres par-dessous, très utilisés en paysagisme, sont très polluants. Diriger l’éclairage vers la cible à éclairer, située plus basse que le luminaire, est une solution optimale pour réduire la pollution. Il en est de même des éclairages sans cible, pour une lumière d’ambiance, dont la direction à privilégier reste le sol.

- le type de luminaire : les luminaires avec un capot sur le dessus et où l’ampoule n’est pas apparente minimiseront là encore l’émission de lumière vers le ciel et aussi les risques d’éblouissements. De fait, les luminaires de types boules ou lanternes, où la lumière part sur les côtés voire dans tous les sens, sont très polluants.

- la hauteur du luminaire : plus le mât du luminaire est haut plus la zone éclairée au sol sera grande. Les luminaires bas et maintenue en dessous des canopées des arbres diminuent la pollution engendrée.

- l’intensité lumineuse : la puissance de l’ampoule doit être adaptée au besoin d’éclairement. Ce besoin de puissance sera par ailleurs diminué si votre éclairage cible justement ce que vous souhaitez éclairer.

- le revêtement du sol : la quantité de lumière émise vers le ciel est fonction de la direction de l’éclairage comme nous l’avons vu mais aussi du revêtement du sol car celui-ci va renvoyer indirectement de la lumière vers le haut. L’herbe est un revêtement très absorbant (10% de lumière renvoyée environ) et donc très peu polluants. A l’inverse, un sol brillant renverra beaucoup de lumière.

 

Quelle lumière perturbe le moins la biodiversité

C’est un des critères les plus complexes car en fonction des espèces, les longueurs d’ondes perturbantes ne seront pas les mêmes. Par exemple, pour nuire le moins possible aux insectes, qui voient dans l’ultraviolet, les couleurs oranges/rouges sont préférables. En revanche, les oiseaux sont plutôt sensibles au rouge. Il n’y a donc pas d’idéal. Néanmoins, les lumières blanches, qui émettent donc dans un maximum de longueurs d’ondes sont peut-être celles qui risquent mécaniquement d’impacter le plus grand nombre d’espèces. Dans le même temps, c’est aussi celles qui offrent un rendu des contrastes le plus fidèle à la lumière du jour, donc elles sont recherchées pour les mises en lumière.

Voici une série d’ampoules possibles, non exhaustives, avec quelques détails sur leurs émissions :

- l’ampoule à incandescence : C’est la bonne vieille ampoule à filament. Elle produit une lumière chaude, plutôt jaune/orangée, donc intéressante en termes d’impacts réduits sur la biodiversité. Par contre cette ampoule disparait actuellement du marché du fait de son rendement très faible (perte importante d’énergie par émission de chaleur (effet joule))

- les ampoules halogènes : elles émettent beaucoup d’ultra-violet et à ce titre peuvent avoir des conséquences sur les insectes

- les ampoules à Mercure : elles émettent moins d’ultra-violet que les lampes halogènes mais elles consomment beaucoup d’électricité

- les lampes à Sodium Basse-Pression : elles ont le meilleur des rendements possibles et produisent une lumière rouge.

- les lampes à Sodium Haute-Pression : elles ont un bon rendement aussi mais sont plus éblouissantes, elles produisent une lumière jaune/orange. On en retrouve encore beaucoup sur l’éclairage public. Compte tenu de ses longueurs d’ondes ce sont donc les lampes idéales pour minimiser les impacts sur les insectes. Mais leur rendu des couleurs est médiocre et elles sont désormais souvent remplacées, notamment par des LED.

- les LED : elles produisent une lumière froide blanche/bleutée et avec un excellent rendement, ce qui les rend actuellement très attractives pour ceux qui limitent leurs réflexions aux enjeux économiques de la pollution lumineuse. Sur le plan biodiversité, du fait de tous les éléments donnés précédemment, elles ont un impact fort sur l’entomofaune. Enfin, leur efficacité énergétique est à double tranchant car, leur nombre est parfois multiplié tout en consommant moins que les luminaires qu’elles ont remplacés, ce qui au final revient à augmenter les sources de pollution lumineuse.

 

Point sur la législation française

En 2007, le Grenelle de l‘environnement a légiféré pour la première fois sur le sujet. La loi dite Grenelle I du 03/08/2009 puis la loi dite Grenelle II du 12/07/2010, ont ainsi intégré ces enjeux dans le Code de l’environnement, y compris vis-à-vis de la faune et de la flore.

La règlementation se construit peu à peu :

- un décret d’application pour la prévention et la limitation des nuisances lumineuses publié le 13 juillet 2011 (=> Voir le décret).

- undécret d’application sur les enseignes et les publicités lumineuses publié le 31/01/2012(=> Voir le décret).

- unarrêté sur les vitrines, façades et bureaux a été pris le 25/01/2013 et est entré en application le 01/07/2013 (=> Voir l'arrêté). Celui-ci instaure désormais une extinction obligatoire des vitrines, façades et bureaux entre 1h et 7h du matin ou bien a minima depuis 1 heure après la fermeture du lieu jusqu’à 1 heure avant l’ouverture du lieu. Des dérogations sont possibles (illuminations de Noël, secteurs touristiques, ...).

- en 2011 le Ministère de l'écologie annonçait un autre arrêté destiné à établir des mesures plus strictes pour les espaces naturels comme prévu par le décret du 13 juillet 2011.

 

Via la règlementation européenne il existe par ailleurs des restrictions de commercialisation des types de luminaires (=> Voir le règlement 245/2009). Par exemple, l’usage des boules à Mercure, encore très largement répandues (1/3 du parc public) et fortement polluantes, sera interdit à la vente à compter d’avril 2015 ; cependant compte tenu des stocks dont disposent encore les collectivités, ce type de luminaire va sans doute persister encore un certain temps.

 

D’autres dispositifs législatifs et règlementaires nationaux incluent aussi maintenant la pollution lumineuse :

- depuis la dernière réforme des études d'impacts (décret n° 2011-2019 du 29 décembre 2011 entré en vigueur le 1er juin 2012)  le diagnostic doit désormais intégrer l'enjeu continuité écologique c'est-à-dire notamment identifier les sources de fragmentation causées par le projet, parmi lesquelles peut se trouver la lumière artificielle. Ce décret demande également une analyse des effets du projet en termes de bruits et émissions lumineuses vis-à-vis du voisinage. => Voir le décret

 - le Grenelle de l'environnement à initié en 2007 le projet Trame verte et bleue destiné à lutter contre la fragmentation et dont les orientations nationales (approuvées par le décret n° 2014-45 du 20 janvier 2014) affichent un objectif de maitrise de l'urbanisation en intégrant des problématiques qui lui sont connexes, notamment la pollution lumineuse. => Plus d’informations sur le dispositif Trame verte et bleue

 

Pollution sonore et ilots de chaleur : des solutions communes

Dans chaque article, cette série s’attache à ne pas parler uniquement de pollution lumineuse car, comme nous l’avons vu, la qualité de la nuit est plus large et englobe notamment des enjeux de températures et de fond sonore.

La réduction de la pollution sonore passe à l’évidence par la diminution des émissions de bruit (véhicules moins bruyant comme ceux roulant à l’électricité par exemple), mais pas uniquement. Et il est alors intéressant de constater que certaines actions permettent d’obtenir des résultats sur les 3 tableaux : bruit, lumière, température. Dans le choix des revêtements par exemple, le fait de privilégier la végétation (couvert herbacé) permet à la fois, de minimiser la part de lumière renvoyée vers le ciel comme nous l’avons vu, mais diminue également la réverbération sonore et abaisse dans le même temps aussi la restitution de chaleur la nuit, contrairement aux matériaux en durs (goudron, béton, ...). Laisser une grande part à la végétation en ville est donc bénéfique pour la réduction de toutes ces pollutions, en plus de jouer un rôle positif pour la biodiversité ou encore l'eau.

Influence du sol sur la réverbération acoustique (en rouge un sol poreux comme un couvert herbacé, en noir un sol dur comme du goudron ou du béton)

De même, la réduction de l’éclairage (nombre de points lumineux, intensité, ...), même si celui-ci représente une faible part dans la formation des ilots de chaleur (surtout causée par l’effet de restitution de chaleur solaire emmagasinée le jour, que nous venons d’aborder) ne peut que participer à diminuer la température extérieure et les émissions de gaz à effet de serres.

 

Chacun, à son échelle, peut ainsi piocher dans le bouquet de solutions - dont nous en avons déjà vues plusieurs dans cet article et il en existe bien d'autres - pour contribuer à restaurer et préverser la qualité de l'environnement nocturne. A la semaine prochaine pour 7ème et dernier article de cette série qui sera consacré aux aspects culturels de la Nuit !

Commentaires

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2014-06-08 09:57:13 +0200

En 2014, pourtant, dans les nouveaux lotissements, sont encore installés, rapprochés les uns des autres, des lampadaires qui éclairent toute la nuit, toutes les nuits, même si jamais personne ne se promène (autrement qu'en voiture) !

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2014-06-09 14:13:59 +0200

A propos des LED
http://www.dailymotion.com/...

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2014-06-09 14:21:14 +0200

A propos des LED aussi. "Certaines lampes à diodes électroluminescentes (LED) pourraient provoquer un stress oxydatif de la rétine. Ce dernier aurait pour conséquence un risque accru de DMLA et de cataracte…"
https://destinationsante.co...

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2014-06-09 17:16:53 +0200

A Forges-les-Bains en Essonne, l'éclairage public est éteint la nuit à partir de minuit. Nous faisons partie du Parc Naturel Régional de la Haute Vallée de Chevreuse !

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2014-06-09 21:11:01 +0200

J'habite un village de 600 habitants, en pleine Auvergne. De mon jardin, pas très grand, je peux voir sans bouger 6 points d'éclairage public qui fonctionnent toute la nuit. Je suis consternée. A 1000 mètres d'altitude, les soirs bénis où cet 'éclairage s'arrête involontairement, le ciel nocturne est une splendeur. Ce qui arrive deux fois par an. Je compte interroger la mairie sur cette nécessité mais je crains qu'on me rie au nez. Les avis et conseils sur la manière de faire sont bienvenus. D'avance, merci.

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2014-06-13 08:39:50 +0200

Il faut que les habitants des communes se mobilisent et interviennent auprès de leurs élus pour leur demander de stopper l'éclairage nocturne. Cela, outre le fait de faire cesser la pollution lumineuse la nuit, permet de réduire la facture d'électricité de la mairie. Dans notre commune, il y a eu très peu de réclamations pour remettre l'éclairage entre minuit et 5 h du matin.

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2014-06-13 09:34:58 +0200

Merci Ysance pour votre réponse. C'est un peu ce que je craignais : s'il faut passer par une pétition ou une mobilisation des habitants pour réduire la pollution lumineuse, je crains que la tâche soit ardue. Il semblerait que je sois une des seules à y être sensible.

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À propos de l'auteur

Depuis 2012, j'apporte de mon temps et de mes compétences à l’association Humanité et Biodiversité (administrateur de 2012 à 2015), où je contribue au développement des Oasis nature et à l’approfondissement de plusieurs thématiques déjà portées de longue date par l'association H&B ex Ligue Roc (cohabitation avec les grands carnivores, considération des espèces dites « nuisibles », ...). Cet eng...

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