POPULARITÉ
6

Textes poétiques sur la souffrance animale, la chasse et la nourriture carnée

Éditer
Publié dans
le 13.06.18
Num%c3%a9risation0006

Quelques textes poétiques de
- Xavier Grall,
- Pablo Neruda
- et votre serviteur

sur la souffrance animale, la chasse et la nourriture carnée…


Il n’y a pas d’homme idéal. Il n’y a pas de campagne idyllique.
Il y a toujours et partout cette vérité de Pascal : « Qui veut faire l’ange... »
Et les bêtes innocentes, effarées, paient de leur vie notre propre bestialité.
XAVIER GRALL
Et parlez-moi de la terre...,
éd. Terre de Brume, 2013.


Les assiettes sur la table

LES ANIMAUX MANGENT AVEC BEAUTE

Avant cela j'ai vu l'animal et sa nourriture.
Le léopard si fier
de sa foulée légère, de sa course,
j'ai vu se déchaîner
sa Beauté immobile
et partir dans un éclair d'or et de fumée
le char hexagonal des grains noirs de sa robe :
je l’ai vu fondre sur sa proie
et dévorer comme le feu,
sans plus, sans insister,
puis revenir
propre, dressé et pur,
à l'orbe de l'eau et des feuilles,
au labyrinthe du parfum vert.
J’ai vu paître les bêtes matinales
douces comme la brise sur le trèfle
elles mangeaient bercées par la musique
du fleuve
dressant vers la lumière
leurs têtes aux diadèmes de rosée,
et j’ai vu le lapin couper l’herbe limpide
de son museau infatigable et délicat,
blanc et noir, couleur d’or ou de sable,
linéaire comme l’image vibratoire
de la propreté sur le vert pacage,
et j’ai vu l’énorme éléphant
flairer et prendre de sa trompe
le cœur secret et tendre de la plante
et j’ai compris, lorsque les pavillons de ses belles oreilles
battaient d’un sensible plaisir,
qu’il communiait avec les végétaux
et que la bête pure recueillait
ce que la terre pure lui gardait.

LES HOMMES NON

Mais l’homme, lui, se comportait différemment.
J’ai vu sa maison, sa cuisine,
son réfectoire de bateau,
son restaurant de club ou de faubourg,
et j’ai participé à la passion désordonnée
de chaque heure de sa vie.
J’ai saisi la fourchette, le vinaigre a sauté
sur la graisse, il s’est sali les doigts
sur les côtes fraîches du cerf,
il a mêlé les œufs avec d’horribles jus,
il a dévoré crues des bêtes sous-marines
qui frémissaient pleines de vie entre ses dents,
il a traqué l’oiseau aux plumes rouges,
il a blessé le poisson ondulant dans son destin,
il a passé au fer de la brochette
le foie de l’agnelet timide,
il a broyé cervelles , langues et testicules,
et il s’est empêtré dans des millions de spaghetti
au milieu de lièvres sanglants et d’intestins.

ON TUE UN PORC DANS MON ENFANCE

Et mon enfance pleure encor. Les journées claires
de l’interrogation furent souillées
par le sang violet des cochons,
par le hurlement vertical qui monte encore
dans la distance terrifiante.

ON TUE LES POISSONS

À Ceylan, j’ai vu découper des poissons bleus,
des poissons tout d’ambre jaunâtre,
des poissons lumineux, violets et phosphoriques,
on les découpait vivants pour les vendre
et chaque morceau de chair vive, dans les mains,
agitait encor son trésor royal,
palpitait et perdait son sang au fil
du pâle couteau mercenaire
comme s’il désirait encore, à l’agonie,
répandre un feu liquide et des rubis.
PABLO NERUDA
Mémorial de l'île noire,
Gallimard, coll. Poésie, 1977, p. 273.


La vache semble perdue
dans la montagne à la recherche de son petit
qui lui a été retiré par des éleveurs sans pitié

C’est pour cela qu’elle pleure sans cesse
éperdue de chagrin dans son maternel amour
et qu’elle appelle de toute son énergie
avec une détresse qui fend l’air et l’espace
et le cœur humain
et le cœur des montagnes
et des arbres
et de la terre
et du monde
et tout en frémit en ce monde
sauf les éleveurs sans pitié qui décident de la tuer
et tout en frémit en ce monde et dans la montagne
et en ce moine qui habite dans la montagne

Infinie compassion
puissent tes vibrants arpèges
se propager en tous esprits
et en tous mondes
et se perpétuer à jamais !
OM MANI PADMÉ HOUNG !
JIGMÉ THRINLÉ GYATSO
Vibrants arpèges, L’Astronome, 2015


Empreinte d’un rêve
appel vital retentissant au fond de la conscience :

« Les éléphants sont en danger ! »

Ils sont venus me le dire en rêve.
Ils sont tous venus dans mon rêve 
me confier leurs éléphanteaux
afin qu’ils puissent survivre
à l’épouvantable massacre.

Les éléphants sont en danger !

Tuant les éléphants pour le marché de l’ivoire
des humains tuent leur propre humanité.
Les éléphants ont empreint mon rêve
de leur terrible terreur
presque résignée.

Ils sont en danger les éléphants !

C’est un rêve et c’est la vérité.
Même si la vérité est un rêve
elle mérite d’être considérée.

Les éléphants sont en danger !

Il faut que les humains renoncent
à leurs folles et vaines envies
à leur avidité prédatrice
qui creusent l’empreinte
d’une irrémédiable tragédie
empreinte profonde
d’une insupportable souffrance.

Même si la souffrance est un rêve
elle mérite que l’on y remédie.
Car mon rêve n’est pas qu’un rêve.

Ils sont en danger les éléphants !

Tous les éléphants sont entrés
dans mon rêve et dans mon cœur
mais dans mes bras n’ai pu prendre
qu’un seul éléphanteau
car l’inconscient est encore limité
par l’empreinte mentale du corps
qui heureusement ne limite pas le cœur
et encore moins l’amour
mais l’action d’amour.

Les éléphants sont en danger !

À force de tuer par désir
la soif inextinguible des hommes
va grandir jusqu’à
l’extinction de l’espèce humaine
qui manquera d’air et d’eau
et manquera d’amour.

JIGMÉ THRINLÉ GYATSO
Le jardin de Mila, suivi de Y et de Empreintes,
L’Astronome, 2015


En automne,
les montagnes autour de Montsapey
sont un havre de paix couleur d’ambre.
En hiver,
les montagnes autour de Montsapey
sont le palais du yogi nu.
Au printemps,
les montagnes autour de Montsapey
sont un concert de fleurs.
En été,
les montagnes autour de Montsapey
sont une source de joie.
En automne,
les montagnes autour de Montsapey
sont aussi, hélas, le repère des hommes-loups…

En automne,
l’envie de tuer excite la horde
des chasseurs
avides,
destructeurs de vies.
L’odeur de la mort attire la horde
des chiens
serviles,
mangeurs de chair.
La peur de la mort fait fuir la harde
des chamois
craintifs,
coureurs des bois et alpages.
Le « Inéluctable est la mort ! » que l’aigle trompète ne réveille pas
les passants
sans-souci,
promeneurs inconscients.
L’imminence de la mort fait trembler beaucoup
d’êtres
fragiles,
voyageurs perdus.
Les affres de la mort font pâlir les pauvres
hères
qui transmigrent,
râleurs sans refuge sûr.

[…]

En automne et même en hiver
le son des fusils
ne répond à rien,
sinon à la stupide arrogance
sur la vie.
Le son des fusils
ne correspond à rien,
sinon à un appétit
sanguinaire.
Le coup de feu
annonce
pour son auteur
le tonnerre et le feu
de l’enfer.
Hélas ! Quel gâchis !
Et ce gâchis me fend le cœur.
Il en est ainsi :
l’épervier fend l’air,
le chasseur fend le cœur.

Allongé au pied du Grand Arc,
comment ne pas se redresser
immédiatement
à la pensée de la souffrance des êtres
innombrables ?

[…]

Les proies
enseignent
combien nuisible
est la distraction...
Les prédateurs
enseignent
combien nuisible
et sans fin
est la poursuite
des désirs…
Proies et prédateurs
enseignent
combien nuisible
est le pire des prédateurs :
l’être humain…
Les êtres humains
enseignent
combien nuisible
est la satisfaction
égoïste.

[…]

Nous consommons notre vie
en la capturant, la fragmentant,
la consumant.
Nous consommons la nature
en nous l’appropriant, la dominant,
la détruisant.
Tout ce que nous aimons c’est
consommer.
Boulimiques !
Monde d’obèses physiques, intellectuels
et même spirituels …

Nous n’avons plus le temps
plus la patience
pour l’apprivoisement (dont parle Le Petit Prince).
Boulimiques !
Monde d’obsédés
par l’appropriation violente !

Une peur au ventre :
celle de manquer.
Un espoir grandissant :
celui de jouir.
Egoïstes !

Une envie monte à la tête :
celle de tout savoir.
Nous avons ouvert la porte de tous les savoirs
et fermé celle de l’unique connaissance …

Finalement, nous avons oublié
que nous avons un cœur.
Un cœur à connaître
et à ouvrir …

Ils nous avaient prévenus
nos amis, nos frères amérindiens.
Il nous l’avait dit le chef Sioux Oglala
Ours Debout : «Il savait que
le cœur de l’homme,
lorsqu’il se détourne de la nature,
durcit.»
JIGMÉ THRINLÉ GYATSO
L’oiseau rouge et autres écrits,
L’Astronome, 2012.


Image d'illustration : Jean-Louis Karcher, Encre et gouache, illustration de Lumineux arpèges, L'Astronome, 2014.

Commentaires

À propos de l'auteur

Né à La Roche-sur-Yon en 1967, poète depuis l’enfance et moine bouddhiste depuis 1987, j'ai vécu 14 en communauté puis 14 ans en retraites solitaires en France et au Népal. Continuant ma vie d’ermite et de poète en Vendée depuis 2014, je partage mon expérience humaine et spirituelle par l’écriture, la lecture et la musique, lors de séances ou de retraites collectives de méditation et lors de c...

Réputation
Découvrir la biodiversité #1f6929 decouvrir-la-biodiversite 595
Patrimoine naturel #81A23E patrimoine-naturel 9
Ménagement du Territoire #D05D10 menagement-du-territoire 6
Cadres institutionnels #B36281 cadres-institutionnels 6
Économie et Biodiversité #723DC4 economie-et-biodiversite 6
Transition écologique #168DBE transition-ecologique 6

Ses derniers articles

Powered_by_tinkuy