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Une voie sans lendemain

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Publié dans
le 10.10.13
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Le gaz de schiste est-il la promesse d'une vie meilleure ou l'assurance de lendemains qui déchantent ?

Depuis l'interdiction en France en juin 2011 de la fracturation hydraulique, seule technique existante pour l'exploiter, le gaz de schiste a conquis une place étonnante dans le débat public. L'arène politique, l'espace juridique, la sphère médiatique sont tour à tour convoqués par les défenseurs de son exploitation qui, sans cesse, reviennent sur le sujet, comme si le parlement ne s'était pas prononcé, comme si le président de la République ne s'était pas engagé. Cette obsession des promoteurs du gaz de schiste condamne ses opposants à contre-attaquer. Et la bataille se poursuit à coups de chiffres, d'extrapolations et de retours d'expertise, sans faire beaucoup avancer le sujet. Comme si l'arbre devait décidemment cacher la forêt.

Mais avant d'aller plus loin dans l'analyse de cette étrange bataille, je dois répéter, en tant que co-rapporteur du texte de loi, ma position. Si le gaz de schiste a permis aux Etats-Unis d'accéder à une ressource pour l'instant suffisamment abondante pour créer des emplois, faire baisser le prix de l'énergie, procurer aux entreprises un avantage compétitif et favoriser l'indépendance énergétique du pays, son exploitation en France n'aurait pas les mêmes effets.

 

La création de 100 000 emplois, répétée tel un mantra, donne un faux espoir, irresponsable, en cette période de chômage massif. L'expérience américaine démontre, qu'une fois chaque puits mis en place, il faut moins d'une personne pour le faire fonctionner. Seule la course éperdue, qui a conduit à creuser 500 000 puits en huit ans, dans de grands espaces peu habités, a permis de créer des emplois. Ce qui ne saurait se réaliser en France du fait de notre densité de population et de la petitesse comparée de notre pays. A moins, bien sûr, de vouloir doter les paysages du Gard, des Cévennes, d'Ardèche et d'Ile-de-France de quelques 90 000 derricks.

 

LA FRANCE N'EST PAS LES ETATS-UNIS

 

La compétitivité de notre industrie ne serait pas plus relancée, ni le budget des consommateurs allégé, par une baisse du prix du gaz. L'expérience britannique en cours nous apprend que les coûts d'exploitation y sont 75 à 140% plus élevés qu'aux Etats-Unis. Et le marché européen, basé sur des contrats à long terme, indexés sur le prix du pétrole, est rigide, comparé à celui des Etats Unis, qui fixe un prix sur le court terme en fonction de l'offre et de la demande.

 

La perspective ensuite affirmée de réduire nos importations de gaz et ainsi notre facture énergétique présuppose que les ressources piégées dans la roche mère soient aussi faramineuses qu'annoncées. L'Energy Infomation Administration, l'agence américaine d'information sur l'énergie, vient de démontrer la fragilité de ses chiffres en abaissant en juin dernier de 24% son estimation des réserves françaises. Tandis que l'expérience polonaise prouve qu'il y a loin des prévisions alléchantes à la réalité. Enfin si l'acceptation sociale d'une technique, si peu respectueuse de l'environnement, est favorisée aux Etats-Unis par la tentation pour les propriétaires du terrain de toucher des royalties, il n'en serait pas de même en France, où les ressources du sous-sol sont propriété de l'Etat.

 

En Grande Bretagne, les sociétés de traitement des eaux viennent d'ailleurs d'alerter sur la contamination des nappes phréatiques par les composants chimiques utilisés et sur les risques de pénurie de cette ressource vitale. On connait les autres dégâts environnementaux et sanitaires de cette exploitation, la pollution de l'air par le méthane, qui contribue au réchauffement climatique, l'artificialisation de territoires naturels, la destruction d'écosystèmes, le risque sismique sans oublier la noria de camions pour transporter le matériel, l'eau et le gaz. Mais au-delà de ces arguments, la véritable bataille du gaz de schiste concerne notre modèle de développement. Et c'est là que je voudrais en venir,regarder, au-delà de l'arbre, un peu mieux la forêt. Aujourd'hui tout investissement réalisé dans l'exploration et l'exploitation des ressources fossiles n'est de fait pas consacré aux énergies renouvelables. Et nous persistons à dépenser toujours plus d'argent pour récupérer pétrole et gaz "non conventionnels", qu'ils soient à des milliers de mètres sous la surface de la mer, piégés dans des schistes, inclus dans des sables bitumeux ou enserrés dans le milieu polaire de l'Arctique.

 

Cette année près de 700 milliards de dollars auront été investis à travers le monde pour chercher et exploiter ces ressources ! Nous ne manquons donc pas de moyens financiers, pas plus que d'intelligence, de techniques ou d'ingénieurs pourpasser du système énergétique actuel, qui s'apparente à la cueillette des dernières ressources non renouvelables à un modèle reposant sur des énergies inépuisables comme le soleil, le vent ou les marées mais aussi sur de nouvelles façons d'habiter, de se chauffer, de circuler ou de se nourrir, plus économes en énergie.

 

Mais en France curieusement ce sont les entreprises liées au secteur fossile qui monopolisent la parole : les majors qui exploitent directement les ressources mais aussi toutes celles qui fournissent les tubes de forage, les ciments pour les puits, les microcristaux et additifs injectés, l'eau qu'il faut utiliser et retraiter. Ces entreprises défendent leurs intérêts avec raison mais elles n'ont pas à imposerleurs choix aux citoyens et aux élus par un débat faussé. Car tout est bon dans ce combat. Tantôt l'ordre moral est invoqué pour appeler à lever le  "tabou" sur les gaz de schiste, comme si l'interdire ne relevait pas d'une souveraineté éclairée mais d'un obscurantisme d'un autre âge. Tantôt c'est la peur qui est utilisée en lançant la rumeur, selon laquelle une compagnie américaine réclamerait un milliard d'euros pour compenser l'abrogation de ses permis d'exploration obtenus sur le territoire français. Tantôt enfin c'est l'arme de la culpabilisation qui est pointée sur un pouvoir politique, qui priverait consciemment et de façon dogmatique les Français d'emplois et de richesses.

 

Il faut aujourd'hui dénoncer ce détournement du débat et le dire haut et fort : au-delà de ses impacts, le gaz de schiste est un symbole, un marqueur de la société que nous désirons. Le refuser, c'est affirmer que nous croyons en un autre modèle de développement.

 

Jean Paul Chanteguet, député socialiste de l'Indre, président de la commission du développement durable et de l'aménagement du territoire.

 

SOURCE http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/10/09/une-voie-sans-lendemain_3492760_3232.html

Commentaires

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2013-10-10 17:42:42 +0200

La tribune est solide, mais n'existe-t-il pas des techniques plus respectueuses de l'environnement. Le principe de précaution vise à encourager les recherches et non à décréter des moratoires

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2013-10-11 12:48:58 +0200

A SAVOIR
Le Conseil constitutionnel a décidé, vendredi 11 octobre 2013, de valider la loi du 13 juillet 2011, votée à l'initiative de Mr Christian Jacob, alors président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, qui interdit en France l'usage de la fracturation hydraulique pour explorer et exploiter les pétroles et le gaz de schiste.
VOIR LA DÉCISION
http://www.conseil-constitu...

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