Des requins et des humains

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Les requins, support moderne de projections négatives dans la culture occidentale

Les requins attirent l’attention des humains depuis des temps reculés. Ainsi, Aristote tentait déjà de décrire et de comprendre ces espèces. Toutefois, si le terme même « requin » viendrait du mot « requiem » (prière des morts), ces animaux semblent peu apparaitre dans les mythes et les légendes, ce qui traduirait que la mauvaise réputation dont ils souffrent de nos jours n’existait pas chez les Anciens. Les locutions populaires les concernant sont également très peu nombreuses. 

Plus récemment, on peut noter le tableau de John Singleton Copley qu’il peint en 1778, « Watson et le requin » (en anglais « Watson and the Shark ») et qui représente une attaque de requin.

Puis l'image des requins mangeurs d’homme s’est accentuée à la fin du XXème siècle. Chacun se souvient de la série cinématographique des Dents de la mer débutée en 1975 par Steven Spielberg, comme adaptation de Les Dents de la mer, roman de Peter Benchley paru en 1974. Cette série a de toute évidence contribué fortement en ancrer dans l’inconscient collectif une réputation mauvaise et usurpée des requins auprès du public. Rappelons que l’accumulation des scènes voulues pour le scénario n’est scientifiquement pas réaliste.

Depuis, les squales restent le support de projections négatives dans l’Occident : ils symbolisent le danger, la mort, la peur. De nos jours, traiter quelqu’un de « requin » c’est le qualifier d’arriviste et sans état d’âme.

Notons que contrairement à la culture occidentale, les requins seraient considérés comme des divinités par les populations autochtones, dans les îles du Pacifique par exemple. Dépendantes des ressources de la mer, elles côtoient les squales et connaissent leurs habitudes comportementales.

Les attaques de requins : mythe ou réalité ?

Épisodiquement, il arrive que des personnes soient blessées ou tuées par des requins. Plusieurs programmes internationaux suivent de près ces évènements, comme le « Fichier mondial des attaques de requins » qui compile les attaques du monde entier.

Le nombre d’attaques enregistrées sous-estime sûrement le nombre d’attaques réelles. Toutefois, ces suivis semblent mettre en lumière que la mortalité due aux requins, sans être nulle, reste faible par rapport à toutes les autres causes de mortalité humaine possible en mer et surtout eut égard aux potentialités théoriquement fortes d’attaques (une fréquentation importante des côtes et des mers par les humains et dans le même temps une présence des requins dans toutes les eaux du globe).

On peut dans tous les cas souligner un décalage entre le nombre d’attaques et le relai médiatique qui leur est systématiquement fait, comparé à la mortalité bien plus importante causée par d’autres espèces dans le monde sans que celle-ci soit médiatisée (ex : crocodile ou hippopotame). George Burgess, spécialiste des requins du Muséum d'Histoire naturelle de Floride, aurait calculé qu'il existe statistiquement 15 fois plus de risques d'être tué en allant se baigner en Floride par une noix de coco tombant sur sa tête que par une attaque de requin.

Il faut noter également que dans la plupart des cas, il semblerait que les personnes décèdent du choc de l’attaque, de la perte importante de sang ou de l’évolution négative des blessures et non de leur consommation directe par le requin. En effet, les attaques ne paraissent pas motivées par la faim et les requins ne paraissent pas considérer les humains comme une source de nourriture.

Même si l’identification précise de l’espèce responsable d’une attaque reste souvent très difficile, il est connu que 3 espèces de requins sont majoritairement impliquées dans les attaques recensées sur les humains : le Grand requin blanc (Carcharodon carcharias), le Requin tige (Galeocerdo cuvier) et le Requin bouledogue (Carcharhinus leucas) qui sont de grands requins massifs et les plus omnivores. Mais même pour ces trois espèces, les humains représentent une proie rare et accidentelle alors que les probabilités d’attaques sont à la base fortes (par exemple pour le Bouledogue qui est présent jusqu’en eau douce).

Enfin, il faut souligner que certaines attaques sont spontanées alors que d’autres sont provoquées c’est-à-dire qu’un risque est pris par la victime elle-même. Par exemple, la plongée avec des requins, avec ou sans cage, connaît un certain essor : les requins sont nourris pour pouvoir être approchés. Cette pratique, appelée « shark feeding » réhabilite le requin aux yeux du grand public mais augmente inévitablement les risques d’attaques car les requins ne sont pas des animaux domestiques et ont des réactions imprévisibles.

Des recherches ont montré que les requins « préviennent » leur victime, par l’envoi de signaux, avant d’entreprendre une attaque. Une meilleure connaissance de ces signaux et une meilleure éducation des populations exposées à ce risque permettrait sans doute de diminuer grandement le nombre d’attaques.

Sans nier l’existence d’une mortalité due aux requins, il semblerait donc dans tous les cas que les requins soient  bien davantage impactés par les humains.

Des impacts indirects : les humains sur les écosystèmes marins 

Par pollution environnementale et destruction des habitats, les humains exercent des effets indirects mais tout aussi négatifs sur les requins. Des substances chimiques peuvent par exemple se retrouver en grande proportion dans les requins du fait de leur position au sommet des chaînes alimentaires : ces substances, comme le mercure, s’accumulent au fil des relations prédateurs/proies pour se retrouver au final concentrée chez les requins.

La surpêche, qui épuise les populations de poissons dont se nourrissent les requins entraîne également des conséquences sur les requins : ceux-ci peuvent par exemple être contraints de se déplacer pour se rabattre sur d’autres ressources alimentaires.

Enfin, le réchauffement climatique agit également de manière indirecte sur les requins en modifiant leur répartition et leurs habitudes comportementales. Les eaux se réchauffant, certaines espèces peuvent migrer pour suivre leurs proies, elles-mêmes poussées à se déplacer par la montée des températures. Ces déplacements des requins pourraient d’ailleurs être à l’origine d’attaques sur les humains récemment notées car les squales sont contraints de se rapprocher des côtes et des lagons.

Des impacts directs sur les populations de requins : captures accidentelles et shark finning

Le requin est massivement victime de captures accidentelles dans les filets de pêches. On estime en effet que 50 % des captures mondiales sont des prises accidentelles. Dans certaines zones, les requins attrapés par les bateaux de pêches ciblant initialement les thons et les espadons, représentent 90 % du total des captures.

Le requin est aussi prélevé intentionnellement par les humains pour:

- sa chair. En Europe, on consomme essentiellement des aiguillats, des émissoles, des roussettes, des requins taupe bleu et des requins taupe commun ;

- son foie, qui fournit une huile exploitée dans l’industrie pharmaceutique ou pour la lubrification des machines ;

- sa peau, qui est utilisée en maroquinerie ;

- son cartilage, qui est utilisé en pharmacopée ;

- ses ailerons. La soupe d’ailerons est un plat asiatique réputé, de plus en plus accessible et consommé. Il faut noter qu’un tiers des ailerons vendus à Hong Kong proviennent de l’Union Européenne !

La différence de prix entre les nageoires et le reste du corps incite les pécheurs à ne prélever que les ailerons et à rejeter le requin amputé en mer. Cette pratique est appelée le « shark finning ». Toujours vivant l’animal ne peut plus se déplacer et meurt d’asphyxie, d’hémorragie ou encore dévoré par ses congénères. En plus de l’atroce souffrance qu’elle engendre, la pratique du finning génère un énorme gaspillage : d’après l’UICN, dix millions de requins sont pêchés chaque année uniquement pour le prélèvement de leurs nageoires.

En 2003, l’Union Européenne décida d’interdire la pratique du finning sur ses bateaux de pêche. Ce qui semblait être une mesure efficace s’est révélé en réalité inopérant. En effet, l’Union Européenne autorisant le débarquement des nageoires et des corps dans des ports différents, le contournement de l’interdiction est aisé.

Il faut noter que dans certains pays comme en Égypte, aux Maldives ou en Polynésie française, les intérêts touristiques amènent parfois les organisateurs de plongée à faire pression sur l’industrie la pêche au requin pour interdire le finning.

Les impacts, directs comme indirects, que subissent les populations de requins amènent certaines d’entre elles à se retrouver aujourd’hui au bord de l’extinction. Les requins nécessitent de ce fait des mesures urgentes de protection. C’est ce que nous verrons dans le prochain article.

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