Le double épuisement de nos sociétés industrialisées

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Les économies industrialisées sont confrontées à la menace d’un double épuisement : épuisement de leur modèle de croissance d’une part, épuisement du capital naturel d’autre part. Or ces sociétés se sont construites sur la croissance économique et sur les prélèvements sur l’environnement. Dès lors, que faire ? Au-delà de la grave crise conjoncturelle qui frappe les pays industrialisés, peut-on relancer leur croissance ? Peut-être. Peut-on le faire sans répondre à la dégradation environnementale ? Certainement pas.

Les « suspects » sont nombreux pour expliquer l’essoufflement de la croissance des pays industrialisés (en France, le taux de croissance a été divisé par deux ou trois depuis la fin des Trente Glorieuses) : hausse du prix du pétrole et tensions sur les matières premières ; fin du compromis social fordiste ; désindustrialisation et passage à des économies de services ; ou encore manque d’innovations technologiques et difficulté de leur déploiement. Les controverses sont également multiples pour déterminer si l’on peut « arrêter » ces suspects : peut-on relancer la croissance structurelle ? Ou sommes-nous condamnés à une croissance faible, voire pire ?

Soyons modestes : les incertitudes sur l’avenir de la croissance économique à moyen et long terme sont profondes, celles sur notre capacité à relever collectivement le défi environnemental le sont également. Pour que la France atteigne son objectif de division par quatre de ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050, elle devrait les réduire dix fois plus vite que ces dernières décennies. De nombreuses mesures gagnant-gagnant pour la croissance et pour l’environnement existent certes sur le court terme, que ce soit dans la rénovation des bâtiments, la production de biens plus durables ou le recyclage. Mais cela ne suffira pas. Nous devons notamment repenser les modèles agricoles afin de mieux prendre en compte les enjeux de durabilité économique, sociale et environnementale du secteur, modifier l’organisation spatiale des territoires pour réduire les dépla­cements subis et le transport de marchandises, décarboner presque entièrement le système électrique.

Les incertitudes sont nombreuses et pourtant le statu quo n’est pas une option. Si le PIB ne fait pas le bonheur, les économies industrialisées souffrent néanmoins de leur dépendance forte par rapport à une croissance qui tarde à revenir. Certains pays industrialisés creusent les déficits pour maintenir leurs modèles sociaux, quand d’autres laissent les inégalités se creuser et les plus vulnérables s’endetter. Le statu quo n’est pas imaginable car la menace environnementale a changé de nature. Face aux risques de « points de rupture » du climat, d’effondrement de nos écosystèmes, l’action est désormais aussi une affaire de sécurité. Transformer nos modèles de développement pour les rendre durables est une attitude de raison.

Concrètement, la France et l’Europe doivent accélérer la transition écologique, en particulier en matière énergétique. Elles doivent investir dans les nouvelles technologies de l’énergie, dans les infrastructures d’avenir comme les réseaux intelligents, tout autant que dans la protection de la biodiversité. La part des investissements d’avenir que la France a décidé de consacrer à ces sujets est un signal rassurant.

Par ailleurs, la nouvelle révolution industrielle qui s’impose va bien au-delà des transformations de nos systèmes techniques. Les transformations sociales s’observent déjà. Villes en transition, financement citoyen, économie sociale et solidaire, commerce équitable, circuits courts, économie du partage : les initiatives bourgeonnent et apportent des réponses originales aux crises de nos modèles de développement, tout en révélant des aspirations nouvelles. Celles-ci se heurtent souvent aux conser­vatismes et à l’inertie ; il faut les reconnaître, leur donner droit de cité.

Enfin, si la transformation de nos modèles de développement est une nécessité, c’est aussi l’opportunité de redéfinir ensemble le progrès et de construire un nouveau projet commun. Organiser un débat démocratique sur le contenu de cette croissance, sur les indicateurs complémentaires du PIB en France et en Europe, permettrait d’ouvrir de nouveaux espaces de dialogue. Politiquement difficile en période de crise sociale majeure ? Sûrement. Mais n’est-ce pas le rôle de la politique que d’anticiper et de préparer l’avenir ?

Laurence Tubiana , professeur à Sciences Po Paris et directrice de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) ; Damien Demailly est coordinateur du programme Nouvelle Prospérité à l’Iddri.

Source : http://www.lesechos.fr/opinions/points_vue/0202885737053-le-double-epuisement-de-nos-societes-industrialisees-585423.php?xtor=RSS-2007

 

Commentaires

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Vincent De Schuyteneer le 16 juillet 2013 05:17:17
Je suis également entièrement convaincu que les modifications à apporter ne se situe pas aux extrémité buissonnantes de l'arbre mais plutôt à la base. Il es maintenant absolument indéniable que ce système va nous diriger vers un mur, une collision funeste nous attend. Comment est-il possible de ne pas se rendre compte que les graves atteintes à la biodiversité sont autant de coups de boutoirs à la base même de notre terreau d'existence.
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Patrice_Henin le 15 juillet 2013 23:56:26
Les mots croissance et décroissance me heurtent autant l'un que l'autre.

Je comprends la remarque de LeviCivita "accepter un système économique modifié".
Plus que modifié, mais entièrement repensé, une révolution dans nos habitudes, vrai.

Parce que nous devons accepter une économie économe au point d'être une économie de survie.
Le récit que j'avais fait à une certaine Martine Aubry en salle d'attente au Val de Grâce :
http://patricehenin.blogspot.fr/2011/07/peril-en-la-demeure.html
Voilà
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Vincent De Schuyteneer le 15 juillet 2013 07:50:01
En tant que novice, la conséquence que je tire de cet article est que, pour réaliser cela, c'est avant tout un changement de mentalité que l'on doit favoriser. Finalement c'est accepter un système économique modifié avec toutes les conséquences sur des habitudes "terriblement ancrées " dans le " modus vivendi " de la population. Rien de ces propositions n'est possible sans cela.
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