02-11-2013

Les contre-vérités du dernier pamphlet climatosceptique

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Publié autour de la sortie du cinquième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), L'Innocence du carbone, l'effet de serre remis en question (Albin Michel, 304 p., 22 euros), le livre du physicien François Gervais (université François-Rabelais de Tours), entend montrer que l'influence humaine sur le réchauffement en cours est minime et que ce dernier est le fait de cycles naturels. François-Marie Bréon, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (CEA/CNRS/UVSQ) et coauteur du dernier rapport du GIEC, a lu l'ouvrage de M. Gervais et dénonce dans le texte ci-dessous une série de manipulations, de citations détournées, de données fictives et de courbes tronquées, méthodes souvent utilisées pour discréditer les sciences du climat.

L'ouvrage de François Gervais témoigne d'une profonde ignorance des sciences du climat. La plupart des arguments avancés par l'auteur sont en totale contradiction avec la littérature scientifique. Si l'ouvrage cite de nombreuses références, elles ne sont pas précisées en fin de texte et c'est au lecteur de faire la recherche s'il veut vérifier les assertions de l'auteur. Celles-ci n'ont souvent pas de rapport avec les références censées les appuyer. Dans d'autres cas, ses affirmations relèvent d'erreurs ou d'éléments de désinformation manifestes. En voici quelques exemples - la liste est très loin d'être exhaustive.

Expertise (p. 13)

François Gervais écrit que son livre est « la rançon d'un travail approfondi effectué à l'invitation du GIEC lui-même ». En quatrième de couverture, l'éditeur précise que l'auteur aurait été « choisi comme rapporteur critique par le GIEC », donnant par là le sentiment au lecteur qu'il dispose d'une expertise en matière de climat. Ces assertions sont fausses. Le GIEC n'a jamais invité M. Gervais à faire partie des relecteurs critiques, puisque ces derniers se déclarent volontairement. Dans un souci de transparence, le GIEC accepte et examine les commentaires critiques de tout membre de la communauté scientifique au sens le plus large. Par ailleurs, M. Gervais n'a jamais publié le moindre travail sur le climat.

Hausse du CO2 (pp. 31-32) L'auteur assure que c'est la température qui pilote le dioxyde de carbone (CO2) et qu'en d'autres termes c'est la hausse des températures qui conduit au « dégazage de l'océan » - donc à l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2. Celle-ci ne serait que marginalement la conséquence des activités humaines. C'est une théorie tout à fait révolutionnaire et il est regrettable que l'auteur ne l'ait pas publiée dans une revue scientifique... Plus sérieusement, elle témoigne surtout d'une ignorance complète du cycle du carbone. Car, si l'océan « dégaze » du CO2, comment expliquer alors les nombreuses observations montrant l'augmentation continue de la quantité de carbone dans l'océan, qui se manifeste notamment par son acidification?

Réchauffement (p. 37) Pour M. Gervais, si l'océan a ainsi « dégazé » du CO2, c'est sous l'effet d'un réchauffement causé par une activité intense du soleil... Voici ce qu'écrit M. Gervais : « Selon S. K. Solanki, de l'Institut Max-Planck de recherche sur le système solaire et ses collaborateurs (2004), le Soleil sortirait justement d'une période de cinquante à soixante ans d'activité intense sans équivalent depuis huit mille ans (I. G. Usoskin et al. 2003). La Terre a donc effectivement connu un réchauffement climatique récent - largement dû au Soleil ! » On consulte donc l'étude publiée, en 2004, par M. Solanki et ses collaborateurs. Voici comment se conclut le résumé de l'article en question : « (...) Nous attirons l'attention sur le fait que la variabilité solaire n'est vraisemblablement pas la cause dominante du fort réchauffement des trois dernières décennies. » Les auteurs disent donc précisément l'inverse de ce que leur fait dire M. Gervais dans son ouvrage.

Refroidissement (p. 43) « Selon la NOAA [National Oceanic and Atmospheric Administration], écrit M. Gervais, la première décennie de ce siècle a connu une chute de température moyenne hivernale de 2 oC aux Etats-Unis, pays pourtant gros émetteur de CO2. » Là encore, cette assertion suggère une grande ignorance des principes de base de la science du climat. En effet, vu la vitesse à laquelle le CO2 se mélange et se diffuse dans l'atmosphère, on voit mal en quoi les émissions locales ont le moindre rapport avec la variation des températures locales. Par ailleurs, un refroidissement majeur sur les Etats-Unis, suggéré par l'auteur, est manifestement faux. Selon la NOAA, les années 2012, 2007, 2006, 2005, 2001, 1999 et 1998 comptent au nombre des dix années les plus chaudes enregistrées outre-Atlantique depuis 1895.

« Climastrologie » (pp. 44-45) L'auteur présente l'hypothèse que la température de la Terre peut être expliquée par la poursuite de la sortie du petit âge glaciaire et par un cycle de soixante ans. Aucun mécanisme physique n'est proposé pour expliquer ce cycle. Il évoque la position du Soleil par rapport au centre de masse de la galaxie, qui est donc une fonction de la position des planètes. Astrologie et climatologie pourraient ainsi trouver, selon la théorie révolutionnaire de M. Gervais, une base commune.

Glaciers (p. 78) L'auteur cherche des situations dans lesquelles des glaciers ne sont pas en régression. « Le glacier Perito Moreno [en Argentine], par exemple, n'est pas en régression. Il avance de deux à trois mètres par jour », écrit-il. Hélas, l'auteur confond la vitesse d'avancement d'un glacier et la position du front du glacier. Utiliser la vitesse d'avancement comme preuve de sa non-régression est une hérésie. Si le front du glacier avançait de deux à trois mètres par jour, il y aurait de quoi s'inquiéter - cela ferait environ un kilomètre par an !

Humidité (p. 89) « L'humidité spécifique globale a diminué de 10 % en cinquante ans selon la NOAA », écrit M. Gervais en expliquant que c'est une observation en contradiction avec les prédictions des modèles de climat. Pourtant, les données de la NOAA ne montrent rien de cela.

Antarctique (p. 121) « La température moyenne de l'Antarctique n'a jamais cessé de baisser depuis vingt-cinq ans (Wendt et al., 2009) », écrit l'auteur. Cette affirmation est en contradiction avec les données publiées par la NASA. Par ailleurs, chose étonnante, la publication citée par M. Gervais à l'appui de son affirmation ne dit strictement rien d'un refroidissement de l'Antarctique !

Effet de serre (p. 138) Tentative d'explication de l'effet de serre. « En définitive, les molécules de dioxyde de carbone se trouvant au-dessus du plafond de quelques dizaines de mètres, grâce auxquels l'opacité est déjà acquise, ne peuvent pas recevoir le rayonnement de la Terre aux deux fréquences concernées, écrit M. Gervais. Elles ne peuvent contribuer à l'effet de serre. »

Manifestement, l'auteur pense que l'effet de serre se manifeste en bloquant le rayonnement en provenance de la surface. En réalité, les échanges d'énergie proches de la surface se font essentiellement par convection. L'énergie provenant de la surface est déposée à une altitude de quelques kilomètres. Au-dessus, ce sont les processus radiatifs qui dominent et c'est là que l'effet de serre prend tout son sens. Ce n'est pas une notion simple (je l'enseigne à bac + 4) mais l'auteur, qui prétend nous expliquer que l'ensemble de la communauté scientifique compétente est dans l'erreur, ne l'a pas comprise.

Simulations (p. 156) « Près de 200 simulations publiées prédisent la température en cas de doublement du CO2 dans l'atmosphère, écrit l'auteur. Les conclusions s'échelonnent entre 0,2 oC et 6,4 oC. Face à une telle absence de consensus, pourquoi le GIEC retient-il une température alarmiste de 4 oC avec une place de vraisemblance de 2,4 oC à 6,4 oC ? » Il y a là une confusion entre les simulations pour un doublement de CO2 (que se passe-t-il en cas de doublement de CO2 ?) et les différents scénarios d'émissions de gaz à effet de serre. Une bonne part de l'écart entre 0,2 o C et 6,4 oC dépend de la quantité de CO2 qui sera émise au cours du siècle. Ce n'est donc pas une incertitude liée aux modèles climatiques.

Lire aussi : La réponse de l'auteur, François Gervais

François-Marie Bréon

Source : http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/10/28/les-contre-verites-du-dernier-pamphlet-climatosceptique_3504317_1650684.html

 

 

Commentaires

Photo_homme
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Ludwig le 04 novembre 2013 09:12:15
Excellent et nécessaire. Dans la partie "climastrologie", le mot "galaxie" est inapproprié, c'est du "système solaire" qu'il est question dans la phrase.
Peace
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Clément le 03 novembre 2013 17:15:18
C'est ce que j'entendais par le mot fléau. Il est peut être utilisé à tort, dans la fougue du moment :)
Mais je pense qu'il est à la mesure de ce que je ressens.

Vous avez raison de souligner que le climatoscepticisme jette le discrédit sur une communauté scientifique qui se doit de transmettre les bons messages et la réelle urgence de la situation.
Un débat scientifique est toujours enrichissant, avec de vrais arguments à l'appui.
Lorsque ce n'est pas le cas, on est en droit de se demander sur quoi est fondé ce scepticisme...

Ça serait tellement contraignant que l'homme repense sa manière de fonctionner et trouve des solutions !
Pb
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Amipb le 03 novembre 2013 15:38:48
Je ne pense pas qu'être "climato-sceptique" soit un fléau, et je n'aime d'ailleurs pas ce terme qui ressemble à l'appartenance ou pas à une église.

On est scientifique ou on ne l'est pas : Si certains arguments fondés démontrent que le dérèglement climatique n'existe pas, il faut en parler.

Le problème est que, désormais, tout indique bien qu'il y a dérèglement et réchauffement global. Le second problème est que certains veulent acquérir une notoriété, ou sont plus simplement payés par certains lobbies, pour contredire les rapports du GIEC et nous faire croire que l'Homme n'a aucun impact sur le climat.

C'est à la fois irresponsable et dangereux, car cela finit par jeter le discrédit sur la communauté scientifique entière et retarde des mesures pourtant urgentes pour gérer cette énorme crise.
Cabanon
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mamilaine le 03 novembre 2013 09:18:18
N'ayons pas peur des mots, remplaçons "climatosceptique" par "climatonégationiste".
Peace
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Clément le 02 novembre 2013 14:23:26
Merci de souligner que "La plupart des arguments avancés par l'auteur sont en totale contradiction avec la littérature scientifique." C'est absolument vrai. Le climatoscepticisme est un véritable fléau et un déballage d'arguments pseudo-scientifiques infondés, qui ne conduisent qu'à une chose : la passivité et l’inaction, puisque de toutes façons on y est pour rien. Ne nous voilons pas la face, lorsque l'on fait un minimum de bibliographie, d'études dans ce domaine ou de recherches, on se rend compte que le problème du réchauffement climatique est bien réel !!
Merci pour cet article
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