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Les requins: clefs de voûte des écosystèmes marins

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Publié dans
le 04.06.12
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Nous avons vu précédemment ( Les requins des poissons très divers ) que les requins, au-delà de caractères partagés (profil hydrodynamique, respiration branchiale, …), constituent un groupe taxonomique très diversifié qui se retrouve dans toutes les mers et tous les océans du monde.


Nous allons maintenant voir combien cette présence est importante pour l’équilibre des écosystèmes car les requins y occupent une place fonctionnelle décisive par leur comportement de prédateurs. 



Le régime alimentaire des requins


Les requins sont tous carnivores, ce qui n’empêche pas que leur source de nourriture est très variée : elle va des petits organismes planctoniques (krill ou crustacés minuscules) jusqu’aux mammifères marins (dauphins ou phoques par exemple) en passant par des invertébrés (calmars, …) et par la plupart des poissons osseux (sardines par exemple) ou cartilagineux (raies ou même autres requins). De plus, les requins se nourrissent de proies vivantes, blessées ou malades, ou mortes. Dans cette gamme large de possibilités, certains requins sont opportunistes et peuvent changer de proies en fonction de leur abondance alors que d’autres espèces se sont fortement spécialisées (comme le Milandre faucille (Hemigaleus microstoma) qui se nourrit presque exclusivement de poulpes). Chez une même espèce, il existe également de fortes variations dans le régime alimentaire en fonction de la taille et de l’âge des individus ou encore de la saison.


Quantité et activité


Comparativement à leur taille et à leur poids, les requins mangent peu et peu souvent : ils ingurgitent en moyenne 3 à 5 % de leur masse corporelle à chaque repas, leurs repas sont relativement espacés, parfois jusqu’à 2 jours, et entre ces repas leur digestion est lente. Les requins sont même capables de jeuner pendant plusieurs semaines grâce à d’importantes réserves internes stockées en particulier dans leur foie très imposant (25 % de leur masse corporelle). Au final, les requins consomment l’équivalent de leur masse corporelle seulement au bout de 1 à 16 mois en comparaison des poissons osseux qui mangent l’équivalent de leur poids en quelques jours.


Les requins s’alimentent principalement dans la pénombre ou l’obscurité en partie parce que leur mode de chasse est basé sur l’effet de surprise. Les requins sont donc généralement plus actifs la nuit ou à l’aube et au crépuscule.


Une utilisation poussée des sens dans la recherche de nourriture


Les requins sont des êtres vivants très sensibles, au sens premier du terme : ils disposent d’un système nerveux très développé, d’un cerveau complexe et d’un système de perception sophistiqué. Ils sont en effet capables d’analyser leur environnement par l’odorat, la vue, l’ouïe ainsi que par la perception des vibrations et des courants électriques véhiculés par l’eau. La recherche de leur nourriture mobilise ainsi successivement ces nombreux sens en fonction des situations. Par exemple, les requins sollicitent leur odorat, qui constitue leur sens le plus développé, pour détecter la présence de proies jusqu’à 1 km. Ils peuvent ensuite utiliser la détection des mouvements (vibrations) et l’ouïe pour situer plus précisément leur proie dans un rayon de 250 m. Enfin, une fois à 20 m de leur proie, c’est de leur vue dont ils se serviront pour la localiser et l’examiner de près.


Un éventail de techniques de chasse toutes redoutables


Les requins témoignent d’un comportement prédateur élaboré et dont le succès repose sur un véritable apprentissage au fil de leur vie.


De très nombreuses techniques de chasse existent. On distingue entre autres :


- les harceleurs qui poursuivent leurs proies en nageant rapidement derrière elles, comme le fait le Requin mako (Isurus oxyrinchus) pouvant nager jusqu’à 56 km/h ;


- les traqueurs qui attaquent brutalement les animaux en nage sans que ceux-ci ne les voient arriver, comme c’est le cas du Requin plat-nez (Notorynchus cepedianus) ;


- les chasseurs à l’affût qui utilisent un camouflage pour attaquer leurs proies à leur passage, comme l’Ange des mers du Pacifique (Squatina californica) au corps plat et tacheté qui reste immobile sur le fond.


Certains requins présentent également des spécialisations. Des espèces sont adaptées à la prédation sur des animaux à carapaces/coquilles comme le Requin nourrice gris (Ginglymostoma cirratum) qui se nourrit par succion de crustacés et de mollusques. D’autres se sont spécialisées dans le prélèvement de proies grégaires en développant des particularités morphologiques et/ou comportementales : le Requin pèlerin (Cetorhinus maximus) nage la gueule ouverte et son système branchial filtre plus de deux milles tonnes d’eau par heure pour en extraire aussi bien l’oxygène que le zooplancton. Enfin, quelques espèces sont capables d’agir hors de l’eau ; c’est par exemple le cas du Grand requin-marteau (Sphyrna mokarran) qui peut faire de brusques mouvements pour se propulser sur le rivage et y saisir une proie.


En règle générale, les requins sont des individus solitaires, ils chassent seuls. Toutefois, certains requins chassent en groupe en utilisant une communication sophistiquée. Par exemple, le Requin taureau (Carcharius taurus) forme des regroupements jusqu’à 200 individus afin de conduire des bancs de poissons vers des eaux superficielles où ils seront plus accessibles.


Le rôle des requins dans l’écosystème


Les requins sont généralement positionnés en haut des chaînes alimentaires au sein de leur écosystème et ils constituent de ce fait ce que l’on appelle des « super-prédateurs ». A ce titre, ils jouent un rôle extrêmement important dans les milieux qu’ils occupent. Leurs prélèvements participent en cascade à la régulation de tous les niveaux trophiques inférieurs : on a par exemple pu constater que la disparition des grands requins engendrait une diminution des populations de crustacés car les prédateurs des crustacés n’étaient plus régulés (1). Les requins contribuent également à maintenir les populations de proies en bonne santé en prélevant préférentiellement les individus malades ou blessés. Par ailleurs, en tant que charognardes, certaines espèces de requins participent au recyclage de la matière organique des mers et des océans.


Sur le long terme, les requins constituent aussi un moteur fort de la sélection naturelle en poussant leurs proies à mettre en place des systèmes d’adaptation pour contrer leur prédation : prédateurs et proies sont tous les deux pris dans un mécanisme de co-évolution.


Enfin, au-delà de leur rôle important dans les interactions trophiques, les requins participent également à d’autres types d’interactions au sein des écosystèmes. Par exemple, ils sont le support d’attache de rémoras (poissons à ventouse) avec qui ils créent ainsi une relation mutualiste : les rémoras profitent de leur protection, de leurs déplacements et de leurs restes de nourriture et de leur côté, elles débarrassent les requins des parasites pouvant se développer sur leur peau.


Situés en haut des chaînes alimentaires, les requins ont peu de prédateurs. Si les œufs et les juvéniles peuvent être les proies de certains poissons, mollusques ou mammifères marins, les adultes entrent dans le régime alimentaire de peu d’espèces. Les principales sont certains mammifères marins de grande taille comme l’Orque (Orcinus orca) ou d’autres requins eux-mêmes, qu’ils appartiennent ou non à la même espèce (le cannibalisme est très fréquent chez les requins notamment lorsque deux individus entrent en compétition pour une même proie). Mais de nos jours, les principales menaces qui pèsent fortement sur les requins sont d’origine anthropique, ce que nous aborderons dans un prochain article.


"D'après DE MADDALENA A. (2011). Requins - Les parfaits prédateurs. Éditions de l'Ancre de Marine. Louviers, France. 255 pages.".


`(1) Science  30 mars 2007


Photo Larousse


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