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Notre-Dame-des-Landes et l’intérêt général

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Publié dans
le 01.07.16
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Humanité & Biodiversité a exprimé à plusieurs reprises ses analyses critiques sur le projet de Notre-Dame-des-Landes, et sur les modalités de la consultation engagée à ce sujet ( par exemple: ici ou ici). Nous les confirmons et n'y revenons pas ici.
L'élément nouveau constitué par les résultats de la consultation nous amène aujourd'hui à livrer des réflexions plus générales portant d'une part sur la démarche de concertation et de préparation des décisions sur les grands projets, et d'autre part sur la perception par la société des priorités du développement durable.

Les électeurs de Loire-Atlantique se sont prononcés le 26 juin : consultés sur « le transfert de l’aéroport de Nantes-Atlantique à Notre-Dame-des-Landes », ils ont été plus de la moitié à participer à la consultation, et plus de 55% à approuver le transfert.

C’est un fait.

On peut rappeler les défauts de conception de cette consultation : son périmètre ne correspondait pas à la zone d’influence du projet, la question posée ne permettait pas d’exprimer un choix entre les trois options raisonnablement envisageables, le dossier d’information ne montrait pas les enjeux comparés de ces options. Des questions fondamentales restaient en suspens, comme le sort de l’actuel aéroport de Nantes-Atlantique. Humanité et Biodiversité avait souligné tous ces points avant la consultation, sur son site et dans une tribune cosignée par son président et celui de France-Nature-Environnement dans le journal Le Monde le 24 juin.

Mais les électeurs qui se sont prononcés en nombre pour le transfert ne l’ont pas fait sans raison.

Quelle que soit maintenant l’issue de cette trop longue histoire, issue que nous espérons non violente et compatible avec l’intérêt général de la société si c’est encore possible, il importe de regarder en face ces raisons. Deux réflexions portant sur la détermination de l’utilité publique pour tous les grands projets d’infrastructures devraient nous y aider.

  • A) une réflexion sur la démocratie participative :
    tous les grands projets, même quand ils répondent à un intérêt collectif incontesté, génèrent localement des "gagnants" et des "perdants". La procédure normale de préparation de la décision relative à ces projets complexes a un double objet : déterminer l’intérêt du projet pour la société, à toutes les échelles de temps et d’espace, et prendre en compte les avantages ou inconvénients locaux qu’il génère pour les populations directement affectées. Le principe même de la déclaration d’utilité publique (DUP), prononcée après expertises contradictoires, enquête publique et rapport d’une commission d’enquête indépendante, est de permettre d’apporter des compensations légitimes aux « perdants », après avoir vérifié que les avantages globaux du projet l'emportaient largement sur ses inconvénients globaux.
    Cette procédure, respectée dans sa forme juridique pour le projet de Notre-Dame-des-Landes d’après les nombreux jugements rendus par les tribunaux, avait connu sur le fond de nombreuses contestations. Sortir d’une telle situation de blocage, heureusement très rare pour les grands projets (1) , par une consultation de type référendaire pouvait avoir un sens.
    Mais une telle consultation, ne permettant que les réponses «oui» ou «non», conduit logiquement les personnes consultées à répondre en fonction de leur propre position de gagnant ou de perdant plutôt qu’à examiner globalement les différentes options possibles. Les résultats de la consultation actuelle semblent le confirmer : les habitants des communes voisines de Notre-Dame-des-Landes répondent très majoritairement (de 60 à 75%!) non au transfert, ceux de Nantes se partagent à 50/50, sans doute entre ceux qui s'estiment gagnants sur les nuisances de proximité et ceux qui s'estiment perdants sur l'activité de proximité, ceux du nord du département sont largement favorables au transfert, s'estimant probablement à juste titre gagnants sur l'activité, l'emploi et les nouvelles infrastructures publiques que les élus semblent avoir promis en mesures d’accompagnement, sans être concernés par les nuisances. Ce décompte, par consultation directe, de ceux qui s’estiment gagnants et de ceux qui s’estiment perdants sur un territoire déterminé, pouvait offrir ici une voie de sortie au conflit. Il ne devrait pas, pour H&B, être considéré comme une méthode normale de détermination de l’utilité publique des projets gérés de façon plus satisfaisante depuis leur origine : les enjeux de long terme et de portée géographique lointaine, très importants sur de tels projets, y sont trop négligés, comme l’objectif de bonne utilisation de l’argent public, dont on peut s’étonner qu’il soit aussi peu présent dans les prises de position de l’Etat et des collectivités sur ce projet de Notre-Dame-des-Landes.

  • B) une réflexion sur la conception même du "développement durable" ;
    le vote semble avoir confirmé une situation assez fréquente : consultés sur une question concrète, nos concitoyens sont majoritairement plus sensibles aux avantages en matière d'emploi et d'activité à court terme, immédiatement perçus dans leur vie quotidienne, qu'à des préoccupations telles que la biodiversité et le climat, vitaux à moyen et long terme mais dont les enjeux immédiats pour chacun de nous ne sont pas directement sensibles, sauf exceptions.
    Le caractère contradictoire du projet avec les objectifs des politiques relatives au climat et à la biodiversité a ainsi été peu débattu, alors que l’essentiel des arguments en sa faveur portaient sur le développement des activités économiques de court terme. Cette hiérarchisation des priorités par nos concitoyens ne prouve pas qu’ils sont inconscients ou aveugles : elle montre plutôt à nos yeux que le discours sur le développement durable et ses trois piliers n'est malheureusement souvent qu'un faux semblant. Il n'est pas réellement approprié par la société, malgré les discours unanimistes tels que ceux entendus lors de la COP 21. Lorsqu’un discours n’est pas compris, plutôt que de s’en prendre aux auditeurs, mieux vaut pour ceux qui le tiennent se demander comment le reconstruire en profondeur de façon plus claire, cohérente et compréhensible.

Pour H&B, c’est à ce travail de fond qu’appelle le résultat de ce vote. Et le temps presse.

(1) Plusieurs dizaines de DUP sont prononcées chaque année en France sans difficulté particulière pour des grands projets d’infrastructure d’importance comparable à celui de Notre-Dame-des-Landes, voire nettement plus importants pour certains.

Vignette: Crédit : Idé

Commentaires

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2016-07-01 10:06:52 +0200

Merci infiniment. Je désespérais de voir de plus en plus d'articles ne présentant que la vision partisane du sujet, sans amorcer de réflexion de fond sur un sujet social beaucoup plus complexe... Celui-ci répond à mes attentes, et j'espère pouvoir en lire d'autres de votre part.

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2016-07-01 10:10:35 +0200

Comment H&B et les autres ONG envisagent-t'elles de lancer ce travail de fond ?

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2016-07-01 10:21:16 +0200

Merci à H & B pour cette analyse qui a le mérite de dire les choses posément dans un dossier très "bouillant". Evidemment que les gens interrogés voient leur intérêt propre, immédiat, et malgré tous les beaux discours qu'on pourra leur tenir et auxquels ils adhéreront sur le principe, prendront des décisions en fonction de leur quotidien. C'est humain, c'est comme çà, et c'est pourquoi de telles décisions appartiennent à la sphère du politique. Le problème qui se pose est quand les politiques se conduisent de la même façon, et sont incapables, pour diverses raisons que eux semblent juger valables (créer des emplois, de l'activité économique, redynamiser une région, faire vivre des entreprises locales, . . . ) de s'inscrire dans le long terme. Que faire alors? Vers qui nous tourner? Comment empêcher un tel gâchis à l'avenir? Il y a là une contradiction inhérente à notre système politique, car le problème du vote c'est que les gens vont voter pour les personnes qui leur offrent justement ces éléments jugés positifs à court terme, et même si un personnel politique est assez courageux pour ne pas jouer ce jeu, il ne sera pas élu! Or la planète a besoin tout de suite maintenant d'un "véritable" cap environnemental, d'opérer un "véritable" changement, et l'on voit bien que cela ne se traduit en aucune façon dans les décisions concrètes.
je pose la question : que faire? comment infléchir ces orientations que, personnellement, je juge criminelles, même si je comprends les raisons qui ont poussé les gens à voter de la sorte? je crois que la démocratie atteint parfois ses limites.

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2016-07-01 10:25:31 +0200

À lolo91 : c'était justement le propos de l'article d'hier http://www.humanite-biodive...

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2016-07-01 10:29:07 +0200

A lolo91
«La démocratie est le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres» (Churchill)

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2016-07-01 17:52:00 +0200

Je rejoins beaucoup de commentaires et votre analyse: le référendum n'est pas un outil démocratique. En effet, il suffit de désigner le bon périmètre et on a la réponse désirée... Et comme souvent, les électeurs ne répondent pas réellement à la question posée. Chacun vote en fonction de sa problématique court-terme. Les enjeux plus lointains ne sont pas pris en compte, car pas forcément expliqués ni compris.

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2016-07-01 22:18:43 +0200

Bonjour,
Je ne pense pas que ici comme ailleurs ce soit la Démocratie qui pose problème, mais bien le déficit d'information approfondie, et la manipulation. Parmi les opposants à ce projet , il y a une grande diversité sociale et culturelle, mais une force puissante les unit : la détermination.Notre Dame des Landes est emblèmatique d'une lutte globale entre deux visions de l'Humanité et de son avenir qui dépasse bien sûr très largement les limites de la Loire Atlantique, les tenants du projet d'aéroport le savent bien. C'est pour cela qu'ils ne veulent perdre cette bataille. Et c'est aussi pour cette raison que nous devons, et allons la gagner !

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2016-07-06 11:37:24 +0200

Tout à fat d'accord avec Heolglaz, le projet de NDDL représente bien la confrontation entre deux mondes : celui de la finance et celui du peuple qui reste terre à terre et censé (à mon humble avis).

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2016-11-07 16:57:38 +0100

Le 7 novembre 2016, Bernard Chevassus-au-Louis, notre Président, a exprimé notre position sur Public Sénat dans l'émission de 18h 30 Sénat 360.
http://replay.publicsenat.f...

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À propos de l'auteur

Humanité et Biodiversité, est une association loi 1901, reconnue d’utilité publique, agréée au titre de la protection de la nature. Elle est actuellement présidée par Bernard Chevassus-au-Louis, et Hubert Reeves est devenu son actif président d'honneur. Humanité et Biodiversité mène une action de plaidoyer et d'influence pour faire émerger dans la société les défis posés par l’érosion d...

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