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Pêche profonde : vers une modification «en profondeur» du règlement européen

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Publié dans
le 10.11.15
Bilbao_107

Le Conseil de l’Union européenne a adopté, vendredi 6 novembre, une position sur la délicate question de la pêche profonde.
Cette décision est la première étape d’un « trilogue » entre les trois institutions majeures de l’Union (Conseil donc, mais aussi Parlement et Commission) en vue de l’adoption d’un nouveau règlement sur la pêche profonde dans l’Atlantique du Nord-Est. Le futur texte viendrait ainsi remplacer une version antérieure du même règlement (n°2347/2002), qui ne laissait à peu près aucune place aux objectifs de conservation, et viendrait compléter un règlement sur la pêche profonde en haute mer (n° 734/2008) quant à lui un peu plus ambitieux.

Les « eaux profondes » dont on parle ici commencent à 200m de profondeur et se prolongent jusque dans la plaine abyssale, atteignant une profondeur moyenne de 4000m. Dans ce paysage sous-marin, la pêche en eaux profonde est communément pratiquée entre 400 et 1500 mètres. Les ravages en sont bien connus : pratiquée à l’aide d’engins de pêche spécifiques, chaluts à panneaux remorqués et autres filets maillants à grande ouverture, le procédé consiste à racler les fonds océaniques sur de grandes largeurs (lesdits filets pouvant faire jusqu’à 150 m de large) en arrachant le vivant du fond : poissons donc, mais aussi éponges et coraux, le tout en dispersant des masses conséquentes de sédiments.

En première analyse, cette pêche est de toute façon très préjudiciable aux espèces de poissons concernées car celles-ci ont de manière générale deux points communs : une grande longévité et une maturité sexuelle, donc une capacité de reproduction, tardive. Le Grenadier vit 60 ans et se reproduit à partir de 14 ans : aussi tout prélèvement massif opéré pendant cette période revient-il à éliminer pour ainsi dire une génération du stock. Même problème avec l’Empereur – qui peut vivre entre 60 et 150 ans, et qui atteint sa maturité sexuelle autour de 20 ans – et pour le Sébaste, lointain cousin (au moins visuellement) de la rascasse, qui vit entre 60 et 75 ans.
A l’époque du règlement de 2002, des limites de capture n’étaient fixées que pour 25 des 46 espèces d’eau profonde identifiées ; et encore étaient-elles généralement trop élevées en volume par rapport aux alertes lancées par les scientifique. La dernière étude en date de l’UICN sur les poissons en danger (European Red List of marine fishes, Global Species Program, 2015) montre que certaines espèces de fond sont désormais frontalement menacées : c’est le cas du Grenadier de Roche ou de la Linge bleue.
Ces impacts sont d’autant plus néfastes que les prises accessoires sont importantes: la pêche profonde est avant tout une pêche « qui gâche ». Une proportion faible des poissons capturés est effectivement comestible, tandis que le reste, à peu d’exceptions près, n’est pas présentable tel quel au consommateur auquel on propose prudemment les filets. Gâchis donc, mais aussi modèle économique déficient.

En réalité la part de la pêche « eau profonde » par rapport au volume des prises global en Atlantique du Nord-Est, du fait de la flotte européenne, est très minoritaire : c’est 1,2%. (source Pew Environment Group). Cette pêche est pratiquée essentiellement par l’Espagne, la France et le Portugal, et la flotte française se résume à une douzaine de navires. Le secteur est enfin fortement subventionné, de sorte que le citoyen-consommateur, quelles que soient ses intentions, contribue à en financer la poursuite : il est estimé que chaque tonne de poisson pêchée par ce moyen coûte entre 388 et 494 euros pour la société.

Parmi les avancées probables du futur règlement figureraient, sous réserve des modifications apportées ultérieurement, l’interdiction de pratiquer cette pêche au-dessous de 800 mètres de profondeur et l’exclusion des zones écologiquement fragiles (dont la détermination et la cartographie font cependant encore question). Ce sont là des progrès indéniables, que nous saluons, mais en-deça par définition d’une interdiction pure et simple du procédé, pourtant portée par la Commission au cours de l’automne 2013.

Retrouvez ci-dessous deux études intéressantes sur le sujet, publiées au début du processus de révision du règlement :
- Celle de la Pew Foundation (2012) : Pêche en eau profonde et écosystèmes vulnérables dans l’Atlantique Nord-Est ;
- Celle de la NEF 5 (New Economics Foundation) en 2013.

Commentaires

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2015-11-11 16:21:30 +0100

Il suffirait de cesser de subventionner ce secteur et la pêche en eaux profondes serait alors naturellement arrêtée ... Les emplois en jeu sont vraiment moindre et le coût de reclassement ne serait probablement pas si élevé de fait. Est-ce que ce ne serait pas plus efficace et moins compliqué à mettre en œuvre / contrôler ?

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2017-05-02 19:06:39 +0200

Cet article date de novembre 2015. Aujourd'hui où en est-on ? La pêche est un secteur quasi sinistré en France, sauf erreur de ma part. La responsabilité de l'Europe en la matière ne fait guère de doute, toujours selon les informations que j'ai obtenues. Pour autant en la matière, rien n'est simple. De la préservation de la faune -et de la flore marine-, de la reproduction des espèces, de la menace des pollutions diverses et variées sur le milieu marin et de l'influence du tourisme en mer sous ses diverses activités, tout ce monde de la pêche en dépend. Le consommateur est-il vraiment renseigné lorsqu'il vient jusqu'à l'étal du poissonnier et y découvre ces espèces proposées à la consommation. Il y a fort à faire pour que d'un bout de l'échelle à l'autre, on s'informe vraiment, on se rapproche, on échange, on partage et surtout que l'on sache apprécier toute cette problématique au lieu de la survoler ou n'en découvrir qu'une parcelle. L'ensemble est un tout et il est inutile de passer son temps à chercher un coupable. Il est grand temps, à mon sens tout au moins, de remettre tout à plat et de chercher des solutions pérennes, compétentes et sensées. Qu'en pensez-vous ?

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À propos de l'auteur

Humanité et Biodiversité, est une association loi 1901, reconnue d’utilité publique, agréée au titre de la protection de la nature. Elle est actuellement présidée par Bernard Chevassus-au-Louis, et Hubert Reeves est devenu son actif président d'honneur. Humanité et Biodiversité mène une action de plaidoyer et d'influence pour faire émerger dans la société les défis posés par l’érosion d...

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