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A Bhopal, l’interminable tragédie

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Publié dans
le 03.12.14
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Une tragédie toujours sans réponse. JP B

Quand s’arrêtera la tragédie de Bhopal ?

Trente ans après la fuite de gaz meurtrière de l’usine de pesticides d’Union Carbide, la pire catastrophe industrielle de l’Histoire continue de faire des victimes. Devant ce désastre sans fin, les autorités indiennes et le géant américain Dow Chemical, l’acquéreur d’Union Carbide, sont accusés de fuir leurs responsabilités.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, plusieurs milliers d’habitants perdent la vie en quelques heures, dans la capitale de l’Etat du Madhya Pradesh, dans le centre de l’Inde. Ceux qui tentent de fuir en courant s’effondrent au bout de quelques mètres, succombant aux inhalations de gaz toxique. D’autres, qui espèrent survivre en se recouvrant le visage d’un mouchoir humide, meurent aussi asphyxiés. Il faudra des jours aux militaires pour ramasser les milliers de corps dans les rues, les chambres à coucher, les trains qui passaient par Bhopal cette nuit-là.

Bilan de la tragédie : 5 295 morts selon les chiffres officiels du gouvernement indien, et près de 25 000 au total selon les associations de défense des victimes. Les oubliés du décompte officiel sont nombreux, comme ces survivants qui claudiquent encore dans les ruelles du bidonville longeant l’usine, incapables de travailler à cause de leur souffle court, de leur système nerveux rongé par la maladie, ou du cancer.

Bombe à retardement

La tragédie de Bhopal, ce sont aussi ces enfants qui, chaque jour, naissent malformés et passeront leur courte vie assis au coin d’une pièce, sans suivi médical, et sans jamais aller à l’école. C’est enfin l’inaction des autorités indiennes, l’impuissance de la justice, et enfin l’apathie du géant chimique américain Dow Chemical, qui décida de fusionner avec Union Carbide en 1999.

Trente ans après l’accident de Bhopal, l’usine reste une bombe à retardement et les mêmes questions lancinantes reviennent : combien faudra-t-il de morts pour que le site contaminé soit enfin nettoyé ? Combien de manifestations, de boycottages, d’articles dans la presse, de procès faudra-t-il pour que les victimes de Bhopal obtiennent enfin justice ?

En 1989, Union Carbide acceptait de verser 470 millions de dollars (378 millions d’euros), soit 550 dollars (442 euros) en moyenne par victime, après cinq ans d’âpres négociations avec le gouvernement indien. « C’est exactement la somme dépensée par Exxon Valdez pour hélitreuiller chaque otarie menacée par une marée noire dans l’Alaska la même année », rappelle Rachna Dhingra, du Groupe pour l’information et l’action à Bhopal, une association de défense des victimes.

En 2010, sous la pression des victimes, le gouvernement indien a déposé un recours devant la Cour suprême de New Delhi pour réclamer 1,25 milliard de dollars d’indemnités supplémentaires à Dow Chemical.

Il y a aussi ce poison, découvert seulement au début des années 1990, et qui a souillé le sol et les nappes phréatiques de l’usine dans un rayon de 3,5 km. La contamination provient des déchets rejetés par Union Carbide, entreposés au hasard autour de l’usine et à même le sol. Malgré une première décision de justice prise en 2004, il a fallu attendre des centaines de cas de cancers, de maladies de la peau pour que les autorités de Bhopal daignent enfin, cet été, distribuer de l’eau potable aux habitants affectés.

Le site doit désormais être décontaminé, mais Dow Chemical décline toute responsabilité. Quand les victimes accusent l’entreprise américaine de « mort à petit feu » et d’« empoisonnement », celle-ci leur répond par un communiqué rédigé depuis les Etats-Unis : « Nous avons appris de cet événement tragique et nous faisons tout notre possible pour que de tels incidents ne se produisent plus. »

Manque de moyens financiers et humains

La tragédie de Bhopal signe enfin l’échec de la justice. Le directeur d’Union Carbide au moment de l’accident, Warren Anderson, s’est éteint à l’âge de 92 ans, en septembre, dans une maison de retraite de Floride alors qu’il était recherché par la justice indienne. Les Etats-Unis ont toujours refusé de l’extrader. Il a fallu attendre 2010 pour que 7 responsables de l’entreprise soient condamnés à deux ans de prison et 2 000 euros d’amende, l’équivalent de la peine encourue par un chauffard.

L’Inde a-t-elle au moins tiré les leçons de la catastrophe de Bhopal ?
Deux ans après les faits, en 1986, la loi de protection de l’environnement a été votée. Les premiers tribunaux « verts » ont vu le jour en 2010. « Ces derniers sont beaucoup plus efficaces car ils rassemblent des compétences juridiques et techniques. La justice est désormais mieux outillée pour faire face à des catastrophes comme Bhopal », explique Raj Panjwani, un avocat spécialisé dans le droit à l’environnement.

« La situation s’est améliorée, mais pas suffisamment », estime Chandra Bhushan, le directeur exécutif du Centre pour la science et l’environnement (CSE), un cercle de réflexion basé à Delhi. Ce ne sont pas seulement les grandes catastrophes industrielles qui menacent l’Inde, mais les accidents à répétition, comme la fuite de gaz toxique qui a intoxiqué 41 ouvriers dans une usine près de Bhopal, samedi 29 novembre.

« Les organismes de contrôle existent, mais ils manquent de moyens humains et financiers pour inspecter toutes les usines », regrette Chandra Bhushan. A l’occasion du trentième anniversaire de la catastrophe, les victimes de Bhopal ont ouvert leur propre musée, qui rassemble des témoignages de survivants et des objets ayant appartenu aux victimes, pour conjurer l’oubli et continuer la lutte pour la justice.

Julien Bouissou (New Delhi, correspondance)
Journaliste au Monde 

D'après : http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/02/a-bhopal-l-interminable-tragedie_4532711_3244.html
Vignette: Le centre de rééducation Chingari, à Bhopal, accueille les enfants handicapés depuis une dizaine d’années. | Bruno AMSELLEM / SIGNATURES

Autre titre: 30 ans après Bhopal, un nouveau désastre annoncé ?
Voir http://www.lepoint.fr/monde/inde-30-ans-apres-bhopal-un-nouveau-desastre-annonce-03-12-2014-1886382_24.php

Commentaires

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2014-12-05 14:36:28 +0100

Impunité, voilà la maître mot. Sur un autre scandale voir la relaxe de Monsieur Stephan Schmiedherny ( société d'amiante Eternit) en Italie: il y a prescription et tant pis pour les milliers de personnes qui sont mortes ou continuent de mourir lentement.
Il est vrai que depuis cet homme s'est découvert la fibre verte: il a largement participé au sommet de Rio et a créé le World Coucil for sustainable development. Rien que cela!

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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