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L'alentour

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Publié dans
le 05.04.20
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L’alentour, c’est l’environnement

Chaque jour, le confiné du Covid-19 fait le tour du quartier : « déplacements brefs… dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile… liés … à la promenade… » (je cite le formulaire, en ne gardant que ce qui me concerne : je ne suis pas « jogger » de tempérament!). Je flâne, plutôt nez au sol, le regard cherchant l’étonnement : il est vrai qu’au quotidien, dans les temps d’insouciance urbaine, je prenais aisément la voiture, pour aller dans quelques forêts ou garrigues, cherchant la nature, le bon air, pour me distraire des confinements du travail, face à l’ordinateur me donnant l’illusion de la communication via force mels (ou courriels, disent nos cousins québécois).

Je découvre donc le quartier, et notamment ce ruisseau qui court sous les arbres et les ponceaux. Vous passez ainsi du trottoir au sentier. Et, là, je m’étonne de trouver les merveilles : voici bien sûr les pervenches, et, juste à côté, l’ail de Naples : quelle superbe inflorescence en boule de fleurs délicates blanches. Je remonte sur l’autre rive, et voilà les consoudes aux clochettes jaunes, qui oscillent dans la brise qui passe en sous-bois : la ripisylve fraîche me cache. Juste là, un arbre de Judée m’arrête : pas encore de feuilles, mais un boa rose enserre ses branches qui grimpent vers le ciel bleu (pas une trace vaporeuse blanche signant le passage d’un avion : ils sont tous au sol). Tout bourdonne dans ces manchons roses : butineurs inféodés, qui vont transporter le pollen de fleur en fleur. Tout est lié : le vivant est un entrelacs de symbioses, de coévolutions, d’interrelations.
Se reproduire, manger ou être mangé, … Le parasite s’insinue, mais la plante sécrète une toxine en défense. Le virus s’agrippe à la cellule et la fait exploser en se multipliant en son sein. Mais l’anticorps l’a reconnu et réagit. Ainsi des animaux se sont, au cours des millénaires, des millions et milliards d’années d’évolution, immunisés face à tel ou tel pathogène. Parfois ce dernier survit (l’animal devient porteur sain) et passe sur un autre porteur plus vulnérable. Par exemple le virus passe de la chauve-souris au cochon, à la civette ou au pangolin. Et si, vous êtes à proximité, ou faites commerce de cet animal « pont », vous voici infecté, et le virus s’adapte.

Mais alors, faudrait-il éradiquer cette chauve-souris, cette galeuse, cette pelée ? Une bonne chauve-souris serait-elle une chauve-souris morte ? Pas si simple. D’abord, qu’allait donc faire votre cochon et votre marchand de pangolin en cette galère, j’entends : en cette forêt ? Et, n’avez-vous donc point survécu aux attaques de dengue ou de zika, grâce à ces chauves-souris, qui ont dévoré les moustiques porteurs ? Et vous, qui avez donc un verger de manguiers, n’avez-vous donc pas profité de la pollinisation par ces chauves-souris, d’abord frugivores, gourmandes du nectar de fleurs, promesses de fruits ? Et, dans cette forêt, n’y a-t-il justement pas tant d’autres animaux, qui vont faire obstacle au virus, le laissant en dormance, le perdant dans de nombreux culs-de-sac ? L’effet dilution de la multiplicité du vivant divers.

Je reprends mes esprits, et ma marche. Sur la clôture de ce jardin, grimpe une étonnante plante, aux si fines fleurs : le fumeterre. Petites grappes délicates, pendant de la fine liane qui s’agrippe. Derrière, dans le gazon, des dames-de-onze-heures, étoiles blanches éclatantes. J’arrive à l’entrée de mon impasse : surprise, juste au bord d’un muret, à côté du grand conteneur des poubelles, une touffe d’élégantes. Encore des étoiles, légèrement veinées, bleu pâle. Ipheion (Tristagma uniflorum). Une immigrée : au XIXème siècle, elle nous est venue d’Argentine, par quelque vapeur transatlantique, avant de prendre les tout premiers chemins de fer, ou, lentement, de cheminer le long de nos routes nationales et départementales.

Il y a longtemps que plantes et animaux migrent (comme Neandertal ou Sapiens, d’ailleurs !), suivant vallées ou cours d’eau. Mais nous avons tout accéléré, surtout avec nos bateaux de retour des Indes ou des Amériques. Et, bactéries et virus ont pris goût à ce tourisme : dès le Moyen Âge, la peste, puis le choléra arrivèrent à bon port pour nos malheurs. Alors, pensez, avec l’avion ! Il ne faut que quelques heures pour venir goûter à des corps non préparés. Du marché de Wuhan au Trocadéro, il n’y a que peu d’escales. Une fois le cheval dans Troie, la guerre est intense. N’est-il pas trop tard ? Il nous faudra tant d’efforts, tant d’organisation.

Saurons nous tirer leçon ? Mieux vaut prévenir que guérir dit-on. Prévenir, c’est d’abord comprendre le vivant, et ne pas l’agresser dans l’inconscience. Prenons conscience de l’alentour, de l’environnement. Observons, étudions, le seul et unique vivant, dont nous faisons partie, comme les chauves-souris ou les consoudes. Un seul monde, une seule santé.

Je rejoins enfin mon bout de jardin. Nous le laissons vivre : aucune tonte du gazon. Parfois, j’arrache quelque herbe qui dépasse, ou quelques milles-pattes qu’on appelle lierres. Tiens, quelle est cette herbe, là, au milieu du carré ensoleillé ? Une mouche semble s’y balancer. Mais, non ! Voici l’ophrys araignée ! Superbe, une orchidée sauvage s’est donc invitée chez nous ! Oui, il suffit d’attendre, un an, des années, puis le vent, les oiseaux, les insectes apporteront la nouveauté, comme, l’an dernier, ces ravissantes nigelles de Damas.

J’ai redécouvert mon quartier, mon jardin, mon ruisseau. Ouvrons nos yeux ou, fermons-les justement pour sentir l’odeur, ou ressentir la caresse de la brise, partout le vivant est alentour. Et, cette nuit, sortons, après notre film ou notre skype, lorsque les bruits ont disparu, sauf le coassement de quelque grenouille : regardons, malgré le halo orange des lampadaires, ce ciel qui nous ouvre l’infini. Nous continuerons ainsi à être dans notre environnement et à comprendre que nous en dépendons. Respectons-le.

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À propos de l'auteur

Gilles PIPIEN Chevalier de la Légion d’Honneur  ingénieur général des Ponts, des Eaux et Forêts, inspecteur général de l’environnement et du développement durable auprès du ministère Français de l’Ecologie et du Développement Durable ;  encore récemment, conseiller environnement et développement durable en Méditerranée à la Banque Mondiale (Centre de Marseille pour l’Intégration en Mé...

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