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La Petite Histoire de la saison : "Le renard, un allié pour notre santé"

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Publié dans
le 29.10.18
Renardroux

Gilles Pipien, administrateur bénévole à Humanité et Biodiversité, participe à la rédaction de chaque numéro de l'Echo, notre magazine trimestriel destiné à nos adhérents. A travers ses Petites Histoires, il nous partage son regard sur la nature et les territoires de France.

En fin d’été, quand les champs sont jaunes des éteules séchées, ou en début d’automne, quand l’or déshabille peu-à-peu bois et guérets, il m’a été donné de voir avec admiration cet éclair roux bondissant verticalement pour attraper quelque campagnol. Que n’a-t-on dit de lui, ce berneur de corbeau, ce gourmand de raisin vert, goupil retors bourreau d’un Isengrin bien balourd ? Le renard serait mangeur de poules et porteurs de rage, gale, et autres zoonoses dangereuses : il faut l’abattre, le gazer au fond de son terrier, le piéger. Un nuisible, vous dit-on.

Nuisible ? Mais à qui ? Comment ? Dans nos poulaillers industriels d’aujourd’hui avec milliers de détenues enfermées dans des cages, je ne suis pas sûr qu’il fasse grand mal. Mais, il mange des lapins, autant de moins pour les chasseurs. Ha, la voici donc la raison : ce prédateur sanguinaire serait en fait un concurrent.

Bon, mais que nous disent les scientifiques, les écologues ? Tout d’abord, qu’il est omnivore, et mange aussi des fruits. Il est certes friand de lapins et de petits rongeurs, mais, avec une autorégulation de sa population directement liée à la démographie des proies : pas de mulots, moins de renards, plus de lapins, plus de renards, les portées de renardeaux pouvant aller de un à huit petits (cinq à six en moyenne). Et, justement, cette appétence pour les rongeurs peut nous être fort utile. Car les rongeurs mangent des graines, et détruisent donc les récoltes.
Mais, utile, ou nuisible, est-ce la question ? La nature est là, nous en faisons partie, respectons-la, étudions-la, comprenons-la !

Et allons plus loin, et parlons santé. Commençons par la rage, maladie mythique au pays de Pasteur. Face à la progression de la rage venue de l’Europe orientale, la France s’est émue pour résister, avec une tactique évidente : il fallait éradiquer les renards, puisqu’ils portaient la rage. Raté. D’abord, il y a aussi les chiens errants, les blaireaux, et d’autres : éliminer les renards ne traitait de toute façon qu’une digue. De plus, l’énorme capacité d’autorégulation démographique de cette espèce lui permet de se reconstituer en quelques années.


Est-ce la directrice de notre association qui intéresse ce goupil, ou l’espoir de quelque opportunité à se mettre sous la dent ?

Mais surtout, il faut comprendre le comportement de notre rusé : c’est un animal territorial. Il tient son territoire, et le marque d’odeurs (urine, fèces, frottis). Et il a une sacrée tendance expansionniste. Qu’un voisin soit blessé, il viendra lui chercher querelle pour tenter d’agrandir son territoire : si le blessé (par balle par exemple) a la rage, à coup sûr un coup de croc transmettra au voisin envahissant. Mais, de même, s’il est tué, le voisin viendra vérifier qu’il est bien mort, en le mordant. Sans parler des autres voisins qui accourent, et se bagarrent. En clair, la chasse au renard a un effet net : accroître l’expansion de la rage !

Dans les années 1990, en liaison avec les expériences de nos amis Belges et Suisses, nous avons enfin pensé à la vaccination, en répandant des boulettes de viande enduites. Avec un double bénéfice : vacciner les renards, mais aussi toutes les autres espèces, chiens errants compris.
Allez, je continue : et les tiques ? Et cette maladie de Lyme qui se répand ? Hé bien, les rongeurs sont parmi les animaux parasités par prédilection par les tiques, dont celle porteuses de fameuses bactéries Borrelia. Si vous tuez des renards, nous aurons plus de rongeurs, donc plus de tiques, donc plus de risque de maladie de Lyme. C’est ce qu’on appelle l’effet cascade.

C’est d’ailleurs, pour le cas d’une autre zoonose attribuée aux renards, ce qu’a jugé le tribunal administratif de Strasbourg en annulant un arrêté préfectoral autorisant la destruction des renards en Moselle par tirs de nuits. Se référant aux études fournies par les associations et soulignant les effets contre-productifs de tels abattages sur la santé humaine, le tribunal a retenu que « le préfet ne justifie aucunement que la destruction de renards supplémentaires par des tirs de nuit pourrait réduire efficacement la dissémination de [l’échinococcose alvéolaire] chez l’homme ».

En clair, mieux vaut y réfléchir à deux fois avant de tirer sur tout ce qui bouge (renards, bouquetins, etc.). Mieux vaut comprendre comment fonctionne les écosystèmes et les interrelations entre espèces, entre espèces et milieux naturels, et avec nous, les humains. Nous y apprendrons beaucoup sur les liens entre santé humaine et biodiversité. Ce sont d’ailleurs les conclusions d’un groupe de réflexion en novembre 2015, organisé par l’ASA (Animal Société Aliment) pour le compte du ministère de l’Agriculture (DGAL) : « surveillance et gestion de la santé dans la faune sauvage ». Parmi ses conclusions : « Le groupe considère que la « proportionnalité » des mesures de contrôle doit être un principe intangible. »

Il y a des millénaires que les renards nous vivent autour, et aujourd’hui ils rentrent en ville : opportunistes, ils mangent nos déchets, mais aussi nos rats ! Je ne sais pas si le goupil (Vulpes vulpes), dont le nom de roman est devenu le nom commun (les linguistes disent : une autonomase lexicalisée !), est si rusé, mais à bien l’étudier, à le respecter, c’est nous qui pouvons devenir plus malins.

En savoir plus :
• Pour un aperçu plus large : http://www.renard-roux.fr/
• Sur l’effet cascades renards/tiques, voir l’étude menée dans des forêts des Pays-Bas : Voir : http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/284/1859/20170453 ou ce qu’en dit la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) : http://www.fondationbiodiversite.fr/fr/actualite/231-2017/908-renards-et-risque-de-transmission-de-la-maladie-de-lyme-un-effet-en-cascade.html
• Sur le renard en ville : l’ouvrage « ville et biodiversité » sous la direction de Philippe Clergeau, (presses universitaires de Rennes : http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=2774 ), professeur en écologie au MNHN (http://clergeau.wixsite.com/philippe-clergeau ). Mais aussi, lisez la presse régionale : https://www.ouest-france.fr/bretagne/brest-29200/brest-le-renard-est-en-ville-mais-ne-le-voit-pas-3203625 ou https://actu.fr/societe/renards-villes-normandie-tendance-sous-estimer-presence_2971943.html


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Cette Petite Histoire "Le renard, un allié pour notre santé" est à retrouver dans l'Echo n°113 (automne 2018), dossier spécial "Santé et Biodiversité : tout est lié".
Echo n°113 - Automne 2018


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