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Les impacts des sports d'hiver sur les oiseaux de montagne

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Publié dans
le 27.02.14
Ski-grand-tetras

Dans cet article, nous vous proposons une synthèse des effets négatifs du tourisme d'hiver sur les oiseaux de montagne dans les Alpes.

Les sports d'hiver, une menace croissante pour la nature








Remontée mécanique en Suisse

Remontée mécanique sur le mont Pizol, canton de Saint-Galle (Suisse).
Photographie : Andreas Praefcke / Wikimedia Commons

Les activités pastorales et sylvicoles ont façonné une partie de l'environnement alpin : les zones arbustives et les forêts ont été en partie défrichées ou brûlées pour créer des pâturages ou pour les besoins en bois, et les prairies alpines servent de pâturages pour les troupeaux ovins, bovins et caprins.
L'élevage a assez peu d'impact sur la faune et sur la flore au-delà de la limite des arbres, et  l'arrêt de cette activité dans certaines zones a eu peu de conséquences sur la diversité et sur l'abondance des oiseaux montagnards.
Mais les choses ont profondément changé avec l'apparition et le développement des sports d'hiver : la construction de bâtiments, de routes d'accès et de pistes de ski, les dégâts des machines d'entretien et des skieurs sur la végétation et l'augmentation spectaculaire du nombre de touristes ont gravement perturbé un environnement d'altitude fragile.
Plusieurs études ont montré que l'industrie des sports d'hiver, qui a connu une longue période d'expansion et de consolidation depuis les années 1970, représentait une menace grave pour la conservation des écosystèmes montagnards. Et son emprise est croissante : par exemple, 450 domaines skiables ont été ouverts au Japon depuis 1970, il y a des milliers de kilomètres de pistes dans toute la chaîne des Alpes (4 000 km en Italie, 2 000 km en Suisse, 6 000 km en Autriche...), la France compte 357 stations qui accueillent chaque année dix millions de visiteurs...
Pour faire face aux aléas climatiques et accroître la durée de la période touristique, de la neige artificielle est pulvérisée sur les pistes, et des remontées mécaniques de grande capacité permettent d'accéder aux zones les plus hautes et donc les plus sauvages.


Les impacts des pistes situées en deçà de la limite des arbres








Semnoz

Piste de ski en été à Semnoz (Haute-Savoie) : la terre est à nue et la forêt a été entaillée.
Photographie : Ornithomedia.com

La pratique du ski nécessite la création de pistes à l'aide de bulldozers et de tractopelles. La neige artificielle, les passages des skieurs et des lourds engins d'entretien causent des dommages mécaniques et thermiques sur la végétation et sur le sol. En été, des coupes d'arbustes et d'arbres et des nivelages sont pratiqués à intervalles réguliers pour éliminer les obstacles.
Les pistes tracées en zone forestière, en dessous de la limite des arbres, sont particulièrement dommageables pour la faune car elles fragmentent la forêt en créant des habitats ouverts linéaires aux limites abruptes. En théorie, ce défrichement pourrait être favorable aux espèces d'oiseaux menacées par la fermeture de leur habitat causée par l'abandon pastoral et l'exode rural, comme les Bruants fou (Emberiza cia) et jaune (Emberiza citrinella), la Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio) ou le Tarier des prés (Saxicola rubetra), mais ce n'est pas le cas. Selon une étude réalisée dans le nord-ouest des Alpes italiennes, on a constaté que les pistes de ski traversant les forêts avaient un effet négatif sur l'avifaune : très peu d'espèces d'oiseaux les fréquentent, et ce souvent de façon temporaire, et les parcelles qui les bordent sont moins riches que celles situées plus en retrait.
L'absence de zone de transition (lisière) entre la piste et la forêt, les arbres et les arbustes étant régulièrement élagués et coupés, explique cette pauvreté. En outre, leur sol est souvent dénudé, pauvre en d'insectes et soumis à l'érosion. 


Les impacts des pistes situées au-delà de la limite des arbres


En théorie, les pistes situées au-dessus de la limite des arbres devraient être moins "traumatisantes" pour l'environnement car elles ne nécessitent pas l'abattage d'arbres, mais la destruction de la végétation arbustive et de la pelouse alpine et l'arasement de zones pierreuses sont également très néfastes pour de nombreuses espèces animales, et ce d'autant plus que la capacité de régénération de la végétation diminue en altitude. D'autre part, le passage des skieurs et l'entretien motorisé des pistes dégradent la structure et la composition de la flore.
Une étude a été menée dans les prairies de l'ouest des Alpes italiennes au cours des printemps et des étés 2004 et 2005 : les biologistes ont parcouru sept stations installées au-dessus de la limite forestière (entre 2 010 et 2 892 mètres d'altitude), dans la partie supérieure de la vallée de Suse (où les vingtièmes Jeux olympiques d'hiver se sont tenus en 2006), et dans les monts Bianco et Monte Rosa (vallée d'Aoste). Les prairies et les pâturages sont dominés par les graminées (genres Festuca et Nardus), et les arbustes sont principalement représentés par le Genévrier commun (Juniperus communis) et le Rhododendron ferrugineux (Rhododendron ferrugineum).
Ils ont comparé la diversité et la densité ornithologiques des pistes de ski récentes construites dans la pelouse, des prairies proches de ces pistes et des prairies naturelles. Ils ont constaté que les densités d'oiseaux étaient nulles ou très faibles sur les pistes, mais aussi dans les prairies les bordant (les effectifs de Pipits spioncelles (Anthus spinoletta) (lire Différencier les Pipits maritime, spioncelle et farlouse en hiver), de Traquet motteux (Oenanthe oenanthe) et de Rougequeues noirs (Phoenicurus ochruros) avaient sensiblement diminué dans les pelouses voisines des pistes). Aucun oiseau n'a été observé sur environ un tiers des pistes.
La richesse, l'abondance et la diversité des arthropodes sur ces pistes sont nettement inférieures à celles des pâturages et des pelouses naturelles; or beaucoup d'insectes (en particulier les sauterelles et les coléoptères) servent de nourriture à plusieurs espèces d'oiseaux alpins. L'absence de nourriture et l'altération de l'habitat expliquent en partie la pauvreté ornithologique des pistes.
Ces résultats sont cohérents avec des observations de Chocards à bec jaune (Pyrrhocorax graculus) (lire Distinguer la Corneille noire des autres Corvidés européens sombres) : on a constaté qu'ils se nourrissaient moins dans les prairies traversées par des pistes, surtout quand celles-ci sont très peu végétalisées.


Les capacités d’adaptation de certains oiseaux montagnards








Chocard à bec jaune (Pyrrhocorax pyrrhocorax)

Chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus), Innsbruck (Autriche).
Photographie : Mathias Bigge / Wikimedia Commons

Certains oiseaux profitent quand même des installations humaines en haute montagne, en hiver et en été : la Niverolle alpine (Montifringilla nivalis) et l'Accenteur alpin (Prunella collaris) (lire Les moeurs sexuelles libérées de l'Accenteur alpin) se rapprochent ainsi des villages et des stations durant la mauvaise saison pour récupérer des miettes, et la première niche parfois dans des infrastructures artificielles. Comme en plaine, le Rougequeue noir peut aussi installer son nid dans les habitations.
Le Chocard à bec jaune est un Corvidé typique de la haute montagne, plutôt opportuniste. Des biologistes ont équipé des individus d'émetteurs et ils ont étudié leurs déplacements en automne et en hiver dans les Alpes italiennes. Les effets de l'urbanisation ont pu être observés : on a constaté que les chocards qui vivaient dans les secteurs les plus touristiques (Cervinia, Valtournenche) passaient toute la journée au-delà de 2 000 mètres d'altitude en se nourrissant de déchets et de miettes, alors que ceux vivant dans une partie plus sauvage (Cogne, Val di Cogne) se rendaient tous les soirs dans le fond de la vallée pour y chercher leur nourriture dans les zones déneigées et dans les vergers de pommiers. Ces différences montrent que cette espèce est flexible.
Les chocards qui restent toute l'année dans et à proximité des stations de sports d'hiver doivent se contenter d'une nourriture appauvrie (pain et autres restes), supporter des températures très basses la nuit et faire face à une forte compétition intraspécifique source de conflits, mais ils économisent en contrepartie de l'énergie en n'ayant pas à voler chaque soir vers le fond de la vallée.


Les Gallinacés de montagne et le stress


La présence humaine peut provoquer l'interruption du nourrissage de certains animaux et/ou l'abandon temporaire ou définitif de certaines zones. Elle peut générer du stress, ce qui se traduit par la sécrétion de cortisol (glucocorticoïde) dans leur sang. Des niveaux élevés et prolongés de cette hormone peuvent être physiologiquement néfastes, affectant la fonction immunitaire, la croissance, la reproduction et la survie des individus concernés. On a constaté que les Hoazins huppés (Opisthocomus hoazin) vivant dans des sites écotouristiques les plus fréquentés avaient une masse corporelle plus faible, un taux de mortalité plus élevé et une concentration de glucocorticoïdes dans leurs fientes plus élevée.
Des analyses permettent donc de déterminer le niveau de stress des animaux sauvages même s'ils ne sont pas observés directement, mais il est tout de même préférable de combiner les études physiologiques et comportementales afin de prendre en compte des situations particulières (par exemple, les animaux affaiblis réagissent moins aux dérangements).
Les activités récréatives humaines (sports nautiques et d'hiver, escalade, VTT, véhicules 4x4...), de plus en plus pratiquées dans le monde et dans des endroits de plus en plus sauvages, stressent certaines espèces et deviennent donc un problème pour leur conservation. Ces perturbations s'ajoutent en effet à d'autres facteurs négatifs et contribuent à affaiblir des populations déjà vulnérables. C'est le cas de plusieurs Gallinacés vivant dans les montagnes d'Europe : le Grand Tétras (Tetrao urogallus), le Tétras-lyre (Tetrao tetrix), la Perdrix bartavelle (Alectoris graeca) et  le Lagopède alpin (Lagopus mutus).
Des travaux ont révélé que la pratique du ski diminuait le succès de la reproduction du Lagopède alpin et la répartition locale du Tétras lyre. En suivant des Tétras lyres équipés de radio-émetteurs, des chercheurs ont montré que le ski hors-piste provoquait des envols quotidiens et donc des dépenses énergétiques inutiles, une exposition accrue aux prédateurs et un stress se traduisant par une sécrétion de cortisol. Une analyse comparative à grande échelle menée dans le sud-ouest des Alpes suisses a permis de vérifier que les concentrations de cette hormone étaient plus élevées dans les habitats les plus fréquentés.








Grand Tétras (Tetrao urogallus)

Grand Tétras (Tetrao urogallus) paradant dans le Val d'Aran, Pyrénées espagnoles : cette espèce est très sensible aux dérangements.
Photographie : Arturo de Frias Marques / Wikimedia Commons

Pendant trois hivers, de 2003 à 2006, d'autres chercheurs ont suivi par télémétrie 13 Grands Tétras (lire Un Grand Tétras mâle "mou" en Franche-Comté) dans le sud de la Forêt-Noire en Allemagne. Ils ont analysé 396 excréments avant et après le début de la saison de ski et ils ont vérifié si l'intensité des activités sportives affectait l'utilisation de l'habitat par ces Gallinacés. Ils ont enfin essayé d'identifier les facteurs modifiant la concentration de cortisol dans leurs déjections.
Ils ont constaté que les Grands Tétras préféraient les forêts non perturbées et évitaient les zones très fréquentées durant la saison de ski. Les concentrations de cortisol dans les zones les plus calmes étaient significativement plus faibles que celles dans les régions les plus touristiques.
Les chutes de neige, qui coïncident avec le début de la période de ski, forcent en outre les oiseaux à rester dans les forêts de conifères où ils se nourrissent d'aiguilles, un aliment bien plus pauvre en énergie que les baies d'Ericacées.
Le ski impacte donc à la fois l'utilisation de l'espace et l'état du système endocrinien du Grand Tétras, et a donc des conséquences négatives potentielles sur l'état général des individus.
L'augmentation des glucocorticoïdes dans les déjections a été mesurée chez des Grands Tétras des deux sexes et chez des oiseaux équipés ou non d'émetteur. Les concentrations de cortisol étaient toutefois plus élevées chez les mâles, ce qui suggère que ces derniers sont plus sensibles aux dérangements.   
Précisons que la détection du niveau de stress par la mesure de la concentration hormonale dans les fèces n'est pas limitée aux oiseaux : elle a aussi été utilisée sur des Loups (Canis lupus), des Martres des pins (Martes martes) ou des Cerfs élaphes (Cervus elaphus) (chez ce dernier, on a trouvé que la quantité de cortisol était plus élevée quand le nombre de motoneiges augmentait dans un secteur donné !).


Quelques "pistes" pour améliorer la cohabitation entre la nature et les sports d'hiver


Afin de diminuer quelque peu l'impact de l'industrie des sports d'hiver sur la faune et la flore montagnardes, il faudrait prendre certaines mesures :



  • mettre en place une transition entre les forêts et les pistes les traversant en conservant des arbustes de hauteur différente;

  • conserver le maximum d'îlots boisés et de rochers au sein des domaines skiables afin que la faune (et la flore) puissent s'y réfugier;

  • mettre en place des corridors biologiques entre les zones naturelles;

  • créer le maximum d'espaces protégés interdits au public;

  • ne pas ouvrir de pistes et de routes d'accès dans les forêts sensibles;

  • restaurer au maximum la végétation naturelle sur les pistes en favorisant le retour des espèces indigènes; il existe en effet désormais des techniques de transplantation végétale prometteuses;

  • réduire l'usage des machines pour tailler les buissons et favoriser le pastoralisme;

  • sensibiliser les élus, les aménageurs, les touristes et les skieurs à la nécessité de connaître et de protéger la faune et la flore et de limiter les dérangements (insister par exemple sur les perturbations créées par le ski hors-piste);

  • limiter les nouveaux équipements et les regrouper au maximum pour éviter un "mitage" du paysage et des dérangements généralisés.

Commentaires

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2014-04-27 20:12:45 +0200

Malheureusement en observant le déroulement de l'Histoire humaine on s'aperçoit que la plupart des Hommes évoluent de façon décentrée, réductrice, se montrant indifférent aux peuples innocents, vulnérables...! C'est un constat terrible...! Trop d'humains manquent d'empathie et sont fermés au vivant sous toutes ses formes.

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2014-04-27 20:42:12 +0200

C'est vrai. Et cela vaut souvent aux défenseurs des plantes, insectes et animaux la remarque "qu'ils feraient mieux de se soucier de ceux qui n'ont pas à manger ou ne peuvent pas se soigner"...Mais en général, qui se soucie de l'ensemble des êtres vivants se soucie du sort des peuples premiers en Amérique, en Océanie ou Afrique (Guaranis, Bushmen, kanaks,e tc...), se soucie d'une juste répartition des richesses....Et qui ne se soucie pas de ses répercussions écologiques ne se soucie pas du sort des peuples premiers (ses frères humains donc)...Cette remarque stéréotypée fréquente ne correspond pas à la réalité...La consommation égoïste n'est pas bonne, autant pour la biodiversité que pour l'Homme (et d'ailleurs, cette opposition HUMAINS/ RESTE DU VIVANT n'est pas légitime, et Humanité et Biodiversité travaille beaucoup pour que cela se sache et qu'on en tienne compte). L'EMPATHIE, beau terme que vous avez raison d'utiliser, n'est pas cloisonnée en "empathie pour les humains" et "empathie pour le reste". On a de l'empathie ou on en manque...Heureusement, nous rencontrons tous des gens qui en ont, et puisse cette empathie se partager, se disséminer et se répandre...

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2014-04-27 20:43:31 +0200

"On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal… On a du cœur ou on n'en a pas." Lamartine

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2014-05-11 18:59:58 +0200

Donner du bonheur, c'est simple et facile. Mais, malheureusement, dans l'esprit et l'action de beaucoup de personnes ayant un gros pouvoir décisionnel (maires, collectivités...), le bonheur s'assimile à l'offre marchande, à la surenchère matérielle...D'ailleurs, on évalue le "moral des Français" en fonction de l'argent que ceux-ci dépensent pour une période donnée ! C'est fou! On peut être très heureux sans accumuler, sans acheter tant et plus, sans avoir besoin de pléthore de magasins autour de soi...Et on peut aussi beaucoup dépenser, acheter, et avoir un "petit moral" qu'on essaie de faire remonter (en vain) par un comportement addictif. Mais revenons à nos moutons: ne pourrait-on pas refaire le tour d'anciennes villes olympiques, en reprenant et modernisant les structures existantes (exemple: Chamonix) plutôt que recréer, gaspiller, à chaque fois, au prétexte que cela crée de l'emploi( transitoire et précaire) pour un impact écologique jamais calculé et présenté de manière "transparente"?

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À propos de l'auteur

Bonjour. Né en 1972,à une époque où beaucoup de concepts que l'on croit modernes existaient déjà*,je suis devenu éco-conscient spontanément,peu à peu. Parallèlement à mon métier (médecin généraliste),je pratique la botanique amateur, l'ornithologie et l'entomologie amateur (de loin). Je fais des sorties, assiste à des conférences, et le savoir emmagasiné peu à peu est renforcé par des lectures....

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