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Maïs OGM, la science et le gouvernement

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Publié dans
le 27.02.14
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Stéphane Le Foll lit la revue Plos One. Mais mal. C'est en tout cas ce que l'on peut conclure de son projet d'arrêté visant à interdire la semence de maïs transgénique Mon-810 de Monsanto, que le ministère de l'Agriculture a soumis au débat public. Donc, puisque débat public il y a... {Sciences²} y contribue modestement.

Le premier argument avancé par ce projet d'arrêté pour interdire cette semence est : «la publication Campagne et al. (2 juillet 2013) met en évidence un mécanisme de résistance dominante à la toxine Cry1Ab chez l’insecte ravageur Busseola fusca, qui a conduit à un développement rapide de cette résistance et a rendu inefficaces les stratégies de gestion appliquées». Oh, mais ça me dit quelque chose cette histoire...

«Nul doute que cette découverte sera utilisée dans ce débat. Le sera t-elle pour ce qu'elle dit vraiment ?»

Mais oui, j'ai publié sur le blog, en septembre 2013, une longue note qui raconte cette publication scientifique et ses conséquences. En fin de note j'écrivais ceci : «Mais la transgénèse végétale utilisée en agriculture ce n'est pas seulement une idée de biologistes et ne pose pas uniquement des problèmes agronomiques ou environnementaux (pour les problèmes sanitaires, pour l'instant, il n'y a pas grand chose de sérieux à se mettre sous la dent, mais rien n'interdit que cela survienne). Les semences transgéniques ont fait l'objet de brevets - autorisés par les Etats - et ont permis à des industriels de l'agrochimie - Monsanto en particulier - de prendre pied sur le marché des semences, d'y conquérir des positions dominantes et de réaliser d'importants profits. D'où de vifs débats ou affrontements sociaux et politiques, qui ne portent pas seulement sur les intérêts ou inconvénients agronomiques et environnementaux des plantes transgéniques, mais également sur les modèles agraires qu'elles favorisent ou attaquent. Nul doute que cette découverte sera utilisée dans ce débat. Le sera t-elle pour ce qu'elle dit vraiment ?». Bingo pour la question finale ! 

Bingo, car l'utilisation faîte par le ministère de l'agriculture de cette publication pour justifier sa décision d'interdire l'usage de cette semence transgénique est carrément étrange. Le papillon Busseola fusca dont les chenilles ravagent les champs de maïs africain est en effet endémique en Afrique sub-saharienne, mais pas en France. D'ailleurs, dans les champs français, les insectes ravageurs sont la sésamie et la pyrale. La découverte par une équipe de l'IRD de ce que ce papillon africain a développé très rapidement une parade génétique - transmise sur un mode dominant ce qui est nouveau - à la toxine générée par ce gène de bactérie inséré dans le patrimoine génétique du maïs dit Bt (pour Bacillus thuringiensis, la bactérie souvent utilisée en agriculture biologique comme insecticide naturel) est un résultat important. Il montre que les paysans africains ne peuvent compter sur son usage comme arme anti-Busseola fusca. En revanche, son utilisation dans le cadre d'un arrêté sur l'agriculture française semble plutôt hors sujet et pourrait donc se voir vivement critiqué.

Le ministère fait feu de tous bois 

Evolution des cultures de plantes transgéniques (Monde)Evolution des cultures de plantes transgéniques (Monde)Pourquoi le ministère prend-il le risque de voir son argumentaire ainsi affaibli ? D'abord parce que, règles européennes et de l'OMC obligent, il doit faire état de "faits scientifiques nouveaux" pour justifier sa décision. Comme il n'en a guère, la liste des publications scientifiques à l'appui est petite et pas toujours susceptible de passer la barre d'un examen contradictoire, il fait feu de tout bois. D'où la mise en premier dans sa liste de cet article de Plos One, dont les auteurs principaux sont Français et qui n'a pas fait l'objet de critiques négatives par les spécialistes, ses résultats semblent donc solides. Mais aussi et surtout parce que le gouvernement français, l'actuel comme les précédents, s'est mis en situation de faiblesse en acceptant les brevets sur les semences de plantes cultivées au lieu de conserver le système des certificat d'obtention végétale et en limitant aux risques sanitaire et environnementaux les raisons à produire pour refuser une semence transgénique, sans considérations économiques, sociales ou culturelles possibles. 

Quant au bilan agronomique et environnemental des plantes génétiquement modifiées pour exprimer la toxine insecticide de la bactérie Bt, il est beaucoup plus nuancé, au regard du service rendu par l'économie d'insecticides chimiques, que la formule virulente: «risque important mettant en péril de façon manifeste l’environnement» utilsée dans le projet d'arrêté. Encore une fois, la science est prise en otage dans un débat politique qui mériterait une autre approche.

? Le projet d'arrêté du gouvernement est ici.

? la note du blog sur l'article de Plos One de 2013 révélant la résistance du papillon africain au maïs transgénique.

Par Sylvestre Huet, le 26 février 2014

Source : http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/02/ma%C3%AFs-ogm-la-science-et-le-gouvernement.html

Commentaires

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2014-02-28 10:39:00 +0100

Très intéressant et détaillé, merci.

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À propos de l'auteur

ex-directeur de Laboratoire INRA, économiste, ex président de l'institut de recherche économique et sociale, ex membre du bureau du CNIS, négociateurs des Grenelles de l'environnement et de la mer, membre du CEDD et de la CNDP. Vice-président d’Humanité et Biodiversité.

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