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Qu'est-ce que la biodiversité ?

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Publié dans
le 06.07.20
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Traiter de santé au regard de la biodiversité suppose de disposer à la base de la définition de ces deux concepts. Si celui de santé est bien calé internationalement[1], avec une définition claire arrêté par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il n’en est pas de même pour celui de biodiversité.

Eléments de définition

Au niveau international, il n’existe qu’une conférence sur la diversité biologique, terme régulièrement repris, par exemple par l’ONU ou le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE). Or, le constat d’une diversité biologique sur Terre ne nous dit que peu de chose sur la dynamique du vivant, et donc est de peu d’utilité pour envisager les enjeux de la santé humaine en lien éventuel avec cette diversité biologique.

Donc, tentons plutôt d’utiliser le concept de biodiversité, contraction de l’anglais « biological diversity », lancé par un scientifique américain au milieu des années 1980[2]. Et progressons pas à pas en évoquant cinq points :

• la complexité de la diversité biologique ;
• son immensité ;
• sa fragilité ;
• mais surtout, son utilité ;
• et sa dynamique.

Si l’on s’en tient en effet au constat de la diversité des êtres, il faut se placer à différentes échelles, mais aussi dans le temps : diversité génétique et individuelle (et entre un individu naissant, et un individu adulte ou sénescent : rien à voir entre un gland, et un chêne bicentenaire, abritant des dizaines d’espèces et interagissant avec des centaines d’espèces de champignons, etc.), diversité de populations puis d’espèces, et enfin diversité des milieux dans lesquels ces êtres interagissent : les milieux, ou écosystèmes. Et, quand on y met l’humain (où serait-il absent désormais ?), il vaut mieux parler de socio-écosystème).

A cette diversité des êtres s’ajoutent donc une multiplicité et diversité des interactions de ces êtres vivants avec l’environnement non vivant (le biotope), et avec les autres êtres vivants (la biocénose). Première interrelation bien connue : la photosynthèse, qui permet aux plantes chlorophyliennes de capter l’énergie solaire, mais aussi le carbone atmosphérique (et de nous rendre de l’oxygène en retour !). Autre interrelation qui nous vient vite à l’esprit : celle du prédateur et du prédaté ; manger ou être mangé ! Avec des chaînes trophiques : la grenouille mange le moustique, mais elle est à son tour dévorée par le héron. Mais il y a aussi des coopérations, comme entre ces petits poissons qui dégustent les parasites des grands requins, et donc les deux espèces vivent en symbiose. Ou, le trou de l’arbre, devenu nid du pic épeiche. Sans parler bien sûr des parasites, virus, et autres espèces que nous considérons comme pathogènes. Avec des chaînes comme le rongeur qui porte la tique, porteuse de la maladie de Lyme, rongeur qui sera donc prédaté par le renard, avec des équilibres dynamiques entre les populations de lérots et de renards : si l’on chasse les renards, les lérots pulluleront.

Et dès lors, l’immensité apparaît, avec des millions d’espèces pluricellulaires (de 10 à 15 millions ? Et on en découvre et décrit environ deux dizaines de milliers par an : on n’est pas prêt de tout connaître…), mais surtout avec des milliards de la « masse noire du vivant », les espèces (pas simple, ce concept à ce niveau) d’êtres unicellulaires, avec ou sans noyau, etc. (bactéries, virus,…).

Mais il faut dire qu’on massacre tout ça allègrement depuis fort longtemps (même si, après l’aide à la disparition de la grande faune du néolithique, on a été de plus en plus capable d’avoir des moyens autrement efficaces de déforestation, surexploitation, etc.). Même si approximativement on a du mal à chiffrer la catastrophe (vu l’ignorance précitée de l’existant), les experts internationaux de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) ont remis en mai 2019 un rapport détaillé sur le « dangereux déclin de la nature : un taux d’extinction des espèces sans précédent et qui s’accélère ». Ils concluent qu’il ne saurait y avoir de solution (pour l’Humanité!) que : « par des changements en profondeur sur les plans économique, social, politique et technologique ».

Les experts pointent particulièrement :

  1. les changements d’usage des terres et de la mer ;
  2. l'exploitation directe de certains organismes ;
  3. le changement climatique ;
  4. la pollution
  5. les espèces exotiques envahissantes.

La biodiversité nous est pourtant bien utile !

Ce sont les services écosystémiques ; on pense à notre nourriture, mais on oublie l’essentiel : la composition de l’atmosphère (merci les êtres vivant qui rejettent de l’oxygène !), la régulation du climat (avec les forêts générant leurs propres pluies par exemple), le cycle des nutriments, la pollinisation,… Sans parler du contrôle biologique (dans l’incessant combat prédateurs/prédatés, parasites/antiparasites, etc.), générant par exemple tant de principes actifs, que nous redécouvrons pour créer des médicaments.

Nos experts de l’IPBES ne nous rappellent-ils pas que :

• Messages clés : A1[3] « la nature est essentielle pour la vie humaine et une bonne qualité de vie….joue un rôle critique en fournissant de la nourriture et du fourrage, de l’énergie et des ressources médicales et génétiques et une variété de matières fondamentales pour le bien-être physique...  La nature conditionne tous les aspects de la santé humaine... »

• Références (« background ») : « 2 plusieurs apports de la nature aux populations sont essentiels pour la santé humaine… et leur baisse menace donc une bonne qualité de vie… La nature apporte une large variété de nourritures, de médicaments, et de l’eau pure...peut aider à maîtriser les pandémies et… réduire le niveau de certains polluants de l’air… et réconforter mentalement et physiquement via le parcours dans des espaces naturels... La nature est à l’origine des principales maladies infectieuses (impact négatif), mais aussi source de traitements médicaux et d’antibiotiques (apport positif). La détérioration de la biodiversité et des fonctions écosystémiques… ont… des répercutions directes et indirectes sur la santé publique. ... »

D’Hippocrate à nos médecins hygiénistes du XIXème siècle (comme le professeur Hadrien Proust), en passant par Gallien, nombre de médecins ont pris en compte ces enjeux des liens entre notre santé et les milieux naturels.

Comment fonctionnent les liens entre santé et biodiversité ?

Là nous arrivons à un point clé : le vivant n’est pas un caillou, en clair, ce n’est pas une matière stable, créée pour toujours. Le vivant est une évolution continuelle. Pas de stabilité, pas de « climax » rêvé par les premiers écologues. À chaque reproduction, le hasard crée une (certes légère) variation dans l’assortiment des gènes recombinés dans l’ADN, et l’avenir tranche. Si l’environnement lui prête vie, l’être se reproduira et transmettra l’essentiel de ses caractéristiques ; sinon, il disparaîtra, et avec lui son patrimoine génétique. Nous sommes face à une dynamique en explosion depuis quatre milliards d’années sur Terre, qui mise sur le nombre incommensurable des êtres apparus et du temps. Ainsi, la lutte pour la survie, compétition ou coopération, va faire émerger de plus en plus de diversité, et donc de résilience à tout événement. La diversité est gage de vie.

In fine, je proposerais donc la définition suivante :

Sur toute la Terre ou dans un espace donné, l’ensemble de la diversité des êtres et associations d’êtres qui y vivent, homme compris, et de leurs interrelations, cet ensemble étant considéré comme une entité évolutive - elle conditionne la perpétuation et l’adaptation du vivant - et fonctionnelle - elle régule les processus nécessaires à la vie (les cycles de l’eau et des éléments chimiques, le climat, le renouvellement des sols, …). C’est un enjeu biologique, écologique, économique, éthique et culturel pour l’humanité, pour le présent et pour le futur.

Mais nous pourrions dire plus simplement :

« La biodiversité, c’est tout le vivant et son fonctionnement, et nous en faisons partie ! »

Et ce dernier aspect est essentiel pour enfin revenir à notre propos : le lien entre santé humaine et biodiversité. L’être humain est un être vivant. Nous sommes plongés dans le continuum du vivant : complexité, dynamique, interrelations, etc.

Et donc, comme le prône 12ème conférence des parties (octobre 2014) de la Convention pour la diversité biologique, dont sa recommandation XVIII/14 :

« 3. Encourages Parties and other Governments to promote cooperation at the national level between sectors and agencies responsible for biodiversity and those responsible for human health;
4. Recognises the value of the “One Health” approach to address the cross-cutting issue of biodiversity and health as an integrated approach consistent with the ecosystem approach (decision V/6) that integrates the complex relationships between humans, animals, plants, wildlife and the environment. »

Ceci rejoignant le concept « One world, one health », un monde – une santé, mouvement créé au début des années 2000, qui promeut une approche intégrée et unifiée de la santé publique, animale et environnementale aux échelles locales, nationales et planétaire ; voir OMS :

« Cette approche est particulièrement pertinente dans les domaines de la sécurité sanitaire des aliments, de la lutte contre les zoonoses (maladies susceptibles de se transmettre de l’animal à l’homme et inversement, comme la grippe, la rage et la fièvre de la vallée du Rift) et de la lutte contre la résistance aux antibiotiques (qui survient quand les bactéries changent après avoir été exposées aux antibiotiques et deviennent plus difficiles à traiter). »

Et peut-être faut-il d’ailleurs aller au-delà, et parler d’ « Ecohealth », avec Jean-François Guégan, ce que je traduirais en Français de manière un peu longue : santé humaine, santé animale, santé végétale, sans des écosystèmes, une santé ?

En résumé, comprendre que la biodiversité est une dynamique d’interrelations est indispensable pour en comprendre l’enjeu pour la santé humaine.

Mais, n’est-ce pas ce que prévoit notre constitution, via la Charte de l’environnement avec son article 1er : « Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »

Des socio-écosystèmes équilibrés ?


[1] Voir site de l’OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. La possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale. »

[2] Ce que nous rappelle Wikipédia : « L'expression est ensuite contractée en « biodiversité » (biodiversity) par Walter G. Rosen à l'occasion d'un congrès tenu à Washington en 1986 et intitulé The National Forum on BioDiversity. Le compte-rendu du colloque, sous l'égide d’Edward Osborne Wilson, est ensuite publié en 1988 sous le titre BioDiversity. À partir de là, le concept et l'expression vont connaître un intérêt croissant. »

[3]Traduction de l’anglais G. Pipien : https://www.ipbes.net/news/ipbes-global-assessment-summary-policymakers-pdf

Commentaires

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2020-07-08 15:28:03 +0200

Bonjour,

C'est un article très intéressant et édifiant.

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2020-07-09 08:44:25 +0200

Voir aussi, par exemple:
- https://www.humanite-biodiv...
- https://www.humanite-biodiv...

et
la série de publications commençant par https://www.humanite-biodiv...

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À propos de l'auteur

Gilles PIPIEN Chevalier de la Légion d’Honneur  ingénieur général des Ponts, des Eaux et Forêts, inspecteur général de l’environnement et du développement durable auprès du ministère Français de l’Ecologie et du Développement Durable ;  encore récemment, conseiller environnement et développement durable en Méditerranée à la Banque Mondiale (Centre de Marseille pour l’Intégration en Mé...

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Patrimoine naturel #81A23E patrimoine-naturel 299
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