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«S’inspirer de la nature pour assurer le futur»

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Publié dans
le 02.03.15
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Le Centre européen d’excellence en biomimétisme (Ceebios) vient d’ouvrir ses portes à Senlis, dans l’Oise.

Pour le biologiste Gilles Bœuf, son président - qui est aussi celui du Muséum national d’histoire naturelle -, cette approche en plein essor pourrait bouleverser de nombreux domaines, de l’énergie à l’agriculture en passant par la science des matériaux.

Extrait de son interview
Prendre conscience de l’importance du biomimétisme, donc de la biodiversité, peut-il contribuer à préserver cette dernière, que nous saccageons ?

Je l’espère. Comme disait un pharmacien, «je plains ceux qui, en 2050, devront mettre au point des médicaments à partir de plantes qui auront disparu il y a trente ans». C’est une vraie question. En 2007, en Inde, un virus a attaqué le riz. Les agronomes ont testé 6 400 variétés avant d’en trouver une, perdue dans les vallées de l’Himalaya, qui résiste au virus. C’est ça, la biodiversité. Face à un changement, vous avez la réponse quelque part. Ce qu’on détruit, c’est cette capacité à répondre. En 2007 aussi, disparaissait le dernier Beiji, le dauphin du Yang-Tse Kiang, en Chine. Il avait le plus fabuleux sonar qu’ait jamais inventé la nature. Eh bien, on l’a perdu, dans l’indifférence totale. Autre exemple : au Kenya, un animal très bizarre, le rat-taupe nu, vit cinquante ans. C’est fabuleux pour un rongeur. On découvre alors qu’il ne développe jamais de cancers. Du jour au lendemain, cette bestiole très laide arrive au firmament des espèces. Elle a eu de la chance.
Mais ne vouloir sauver que ce qui sert à quelque chose est d’une stupidité inouïe. Comme si la nature avait inventé des espèces pour aider ou gêner les humains il y a 300 millions d’années ! Ce n’est d’ailleurs pas la planète qu’on veut sauver, c’est le bien-être de l’humain. Les papillons bleus, l’oiseau qui chante, ce n’est pas ça du tout, la biodiversité ! Elle est vitale pour notre survie.

Les technologies inspirées du vivant remplaceront-elles la «vraie nature» ?

Certains disent réinventer de nouvelles bactéries. Mais, de toute façon, les lois darwiniennes s’appliqueront, on reste sur de l’ADN. Prétendre «créer mieux que la nature» est terriblement arrogant. C’est monstrueux et délétère. Il y a eu un congrès récemment, au Brésil, où les gens ont dit : «Détruisons la forêt amazonienne, il y a des moustiques, des serpents, un tas de trucs qui nous rendent malades.» Et après, on fait quoi ? On aurait une nature totalement détruite et des zoos de clones, avec des espèces jugées utiles pour l’homme ? Ça n’a pas de sens.

Le transhumanisme rêve d’humains affranchis de leur partie biologique pour n’être plus qu’un cerveau, mélange de circuits imprimés et de neurones. Pour quel pourcentage de la population, 0,00001% ? Cette illusion est entretenue par certains scientistes, les mêmes qui veulent mettre des particules dans l’atmosphère ou du fer dans l’océan. Ces gens-là ont une vision si fruste de ce qu’est un être vivant que c’en est à pleurer. Laisser entendre qu’un jour l’humain sera affranchi de la nature est l’idée la plus terrible de l’époque. Elle pose d’énormes questions éthiques. On revient à la maxime «science sans conscience n’est que ruine de l’âme». Il faut ramener l’humain à ce qu’il est. On a au moins dix fois plus de bactéries en nous et sur nous que de cellules humaines. La vague de chaleur de 2003 a fait 15 000 morts en France. Cela devrait nous amener à bien plus d’humilité. Dire qu’on va vivre mille ans, c’est désolant, ce n’est pas vrai. Malheureusement. Ou heureusement d’ailleurs, pour le bien-être de l’humanité. Oublions l’expression «dominer la nature». Le biomimétisme, c’est l’inverse de cette arrogance.

Faut-il donner un prix à la nature ?

Pas un prix, mais une valeur. Pour nous permettre d’arrêter de faire de l’argent sur sa destruction. Il faut basculer d’une économie anthropocentrée à une économie bien plus écocentrée. C’est fondamental. Oystein Dahle, ancien président d’Esso Norvège, pourtant un capitaliste, disait il y a une dizaine d’années : «Le communisme socialiste s’est effondré parce qu’il ne tenait pas compte des réalités du marché.» Et il a ajouté : «Le capitalisme s’effondrera s’il ne tient pas compte des réalités écologiques.» Tout est là.

Qu’on arrête de nous seriner en disant «on crée d’abord de l’emploi». Moins on tiendra compte de l’environnement, moins on créera d’emplois ! On peut créer de l’emploi en vivant harmonieusement avec la nature. C’est là que le biomimétisme prend tout son sens.

L'intégralité de l'interview là: http://www.liberation.fr/terre/2015/02/26/s-inspirer-de-la-nature-pour-assurer-le-futur_1210411 ou sur document joint
On peut aussi y écouter une journaliste parlant du biomimétisme

Vignette: A la fin du XIXe siècle, l’avion de Clément Ader avait la morphologie d’une chauve-souris.

Commentaires

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2015-03-02 09:38:24 +0100

Le lien biomimétisme et création nette d'emplois est incertain. Sur le court terme l'angoisse du chômage est dominante. La distinction entre la valeur et le prix n'est pas simple. Notre monde marchand fonctionne sur les prix, une valeur sans prix n'a pas de sens. C'est un débat récurrent entre économistes et écologues.

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2015-03-02 10:11:09 +0100

Distinguer valeur et prix n'est pas facile.
La valeur est une notion subjective. Un prix est une donnée chiffrée.
Et quand un prix n'est pas fixé, c'est équivalent à la gratuité … qui n'est pas protectrice … On dispose de l'"objet" sans avoir à fournir de contrepartie…
Comment faire d'une valeur attribuée à la biodiversité - sur laquelle il faudrait un accord général (!) - un impératif pour la préserver?
La discussion se conçoit en termes de morale mais en économie?

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2015-03-02 12:51:22 +0100

En ce qui concerne la biodiversité écosystémique:
" Les valeurs annuelles des services sont estimées en une valeur totale nette perdue si l’écosystème est détruit, exprimées en euro par ha et par an, ou en une valeur actualisée intégrant la valeur des services à venir, en euro. Ainsi, la valeur de référence pour la forêt tempérée est estimée à 970 euros par ha et par an. Elle se situe dans une fourchette large. Pour illustrer une telle perte liée à des espèces endémiques, il y a l’exemple du dodo de l’île Maurice dont les sélectionneurs de volailles pensent qu’il aurait pu faire un bon animal d’élevage avec sa chair réputée
tendre.allant de 500 à 2 000 euros en fonction de la fréquentation de la zone. Pour les récifs coralliens, les zones humides et les prairies permanentes, la référence se situe respectivement entre 5 000 et 1 000, entre 5 000 et 50 000, et autour de 600 euros par ha et par an. L’actualisation des valeurs annuelles multipliant approximativement ces valeurs par 40 en fonction des hypothèses faites, les valeurs des services liés aux écosystèmes atteignent des montants parfois significativement supérieurs aux sommes investies dans la gestion durable de ces espaces, ce qui justifie de telles actions, d’après le rapport."
Extrait de http://agriculture.gouv.fr/...

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2015-03-02 15:41:11 +0100

Il ne faudrait pas ramener le biomimétisme à la seule question de la monétarisation. C'est peut-être la nature qui sauvera l'économie, avant que l'économie ne sauve ensuite la nature en retour. Donc une des questions c'est : puisque la nature rend service à l'économie, comment l'économie pourrait-elle servir la nature ? En payant des royalties à la nature : les innovations inspirées par le vivant pourraient tout à fait faire l'objet de royalties. Pourquoi pas ?

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À propos de l'auteur

Humanité et Biodiversité, est une association loi 1901, reconnue d’utilité publique, agréée au titre de la protection de la nature. . Elle est actuellement présidée par Bernard Chevassus-au-Louis, et Hubert Reeves est devenu son actif président d'honneur. . Humanité et Biodiversité mène une action de plaidoyer et d'influence pour faire émerger dans la société les défis posés par l’éro...

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