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Société contemporaine, discrimination et inclusion : vers davantage de compassion envers le vivant sensible

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Publié dans
le 22.09.20
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Le débat racial qui a explosé aux États-Unis fin mai 2020 a trouvé de multiples échos à travers le monde. Cet écho mondial à l’ampleur surprenante a (ré)ouvert la porte à de nombreuses réflexions. L’une d’entre elle concerne le rapport de notre société à la discrimination d’une part, et à la non exclusion d’autre part. Comment définir ces concepts dans le contexte de notre société contemporaine et de sa relation à autrui ? Quelles en sont les implications pour tout un chacun ?

Jeu de rôle

Commençons par trois petites expériences de réflexion. Dans chaque cas, imaginez que vous ne vous sentiez pas du tout menacé physiquement du début à la fin du scénario.

Expérience 1
Vous marchez dans la rue lorsque vous apercevez trois enfants en train d’en intimider un autre ; vous les entendez proférer des insultes discriminatoires. Que faites-vous, et pourquoi ?

Expérience 2
Vous marchez dans la rue lorsque vous apercevez un enfant qui s'amuse à jeter des pierres sur un chien à trois pattes. Que faites-vous, et pourquoi ?

Expérience 3
Vous marchez dans l'allée des produits carnés du supermarché lorsque vous voyez, juste à côté des steaks hachés de bœuf que vous cherchiez, une boîte de steaks hachés fabriqués à partir de plantes. Laquelle mettez-vous dans votre panier, et pourquoi ?

Selon vous, quelle est la principale similitude entre chacun de ces scénarios ? Voici comment je conçois les choses : dans les trois cas, l'acteur principal a la capacité d'aider autrui, de diminuer une souffrance encourue, de manière directe ou indirecte.

Le scénario 1 ne nécessite pas d'explication : il s'agit d'une forme de discrimination que tout le monde reconnaîtra. La victime du scénario 2 n’est pas humaine, mais personne ne peut nier que le chien souffre alors que l'enfant lui jette des pierres. Quant au scénario 3, bien qu'il n'y ait pas de victime en vue, il est difficile de nier qu’une certaine quantité de souffrance se cache derrière la création de ces deux produits ; et davantage pour les steaks hachés de bœuf que pour ceux à base de plantes.

Discrimination, souffrance, et plaisir

La discrimination, en tant que telle, peut s’appliquer au non vivant et au vivant. Seul cette dernière catégorie nous intéresse ici. Il s’agit alors de l’« action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d'un traitement différent d'après des critères variables ». Cela peut être positif, par exemple lorsque vous aidez une personne âgée à traverser la rue. C’est bien son âge et le fait qu’elle vous apparaît vulnérable qui vous amène à la traiter différemment des autres personnes. Cette discrimination positive, celle qui apporte un mieux pour tout un chacun, personne ne s’y opposera. La discrimination que le monde a condamné suite au débat sur les brutalités policières aux États-Unis, c’est celle qui s’applique aux dépens d’autrui sans que cela ne puisse se justifier moralement. Et pourquoi cette discrimination négative est-elle universellement condamnée si ce n'est pour la souffrance inutile qu’elle crée ? Se diriger vers une société plus inclusive et plus juste signifie diminuer le degré de souffrance inutile, qu'elle soit émotionnelle ou physique. Une souffrance qui peut et devrait être évitée.

La discrimination et ses conséquences induisent des souffrances inutiles. Parfois de manière visible, mais, la plupart du temps, de manière invisible.

Mais attendez ! Qui sommes-nous pour dire que la souffrance induite est toujours inutile ? Dans le scénario 1, ces trois enfants s'amusent - donc éprouvent du plaisir - aux dépens d'un autre enfant. Peut-être qu’une fois le plaisir des trois enfants additionnés, la souffrance de la victime se voit moralement justifiée ? Qui peut en juger ?
Dans le scénario 2, le gamin qui lance des pierres sur le chien mutilé s'en amuse, c'est certain. Le chien souffre, oui, mais peut-être le plaisir du gamin l'emporte-t-il sur la souffrance du chien et rend l’ensemble moralement acceptable ? Qui peut en juger ?
Dans le scénario 3, la personne qui achète de la viande de bœuf éprouve du plaisir avec ce produit alimentaire ; un plaisir gustatif, mais aussi peut-être celui d’adhérer aux normes sociales et culturelles de l'époque. Peut-être ce plaisir l'emporte-t-il sur la souffrance induite par les processus industriels impliqués dans la fabrication et la distribution de ces steak hachés de bœuf ? Qui peut en juger ?

Si, comme la grande majorité des êtres humains, vous avez de bonnes intentions la plupart du temps, vous pensez probablement qu'aucun plaisir ne peut justifier les actions discriminatoires des scénarios 1 et 2. Aucun doute là dessus : passeriez-vous devant une telle scène, vous interviendriez, surtout si cela ne vous coûte rien ! Être le témoin direct d’une injustice et ne pas intervenir, c’est une expérience très désagréable et crève-cœur ; c’est agir à l'encontre de ce que vous estimez être juste. De vos valeurs.
Alors pourquoi la plupart d'entre nous ne ressentent rien de tel pour le scénario 3, lorsqu'il s'agit d'acheter et de consommer des produits d'origine animale ? Pourquoi votre sens moral se révolterait-il face à la détresse d’un chien maltraité devant vous, mais peu, ou pas du tout, lorsqu’il s’agit de faire un choix de consommation ayant un impact indirect sur le bien-être d’une vache élevée pour sa viande dans une ferme industrielle ?

Dans le scénario 2, le gamin qui lance des pierres sur le chien mutilé s'en amuse. Si vous répondez à la question ci-dessus par : « j’interviens parce que les chiens sont des animaux de compagnie », modifiez le scénario et remplacez le chien par une vache ou un veau. L’enfant lance des pierres sur un veau, juste devant vous. Que ressentez-vous ? Votre boussole morale vous invite-t-elle à intervenir en faveur du veau ? Pourquoi ?

Il ne s'agit pas de savoir si la victime de l'oppression et de la discrimination est un humain, un chien, un veau, ou tout autre être auquel nous reconnaissons une sensibilité, la capacité de souffrir et de ressentir du plaisir. Il s'agit de défendre ceux qui sont plus vulnérables que nous. Nous, les êtres humains, avons développé ce merveilleux instinct nous incitant à aider autrui lorsque nous nous en sentons capable. Naturellement, biologiquement, nous éprouvons du plaisir lorsque nous pensons avoir aidé quelqu’un. Et, en général, penser qu’on aurait pu aider mais ne pas l’avoir fait amène des sensations et des pensées désagréables...

À l'époque où l'esclavage humain était davantage la norme que l'exception, la culture, les traditions et l'opinion populaire rendaient tout un chacun aveugle aux souffrances des esclaves ; elles rendaient aveugle à la discrimination de ceux qui étaient esclaves. Aujourd'hui, l'esclavage humain sous sa forme « êtres humains = propriété » a presque disparu et est considéré comme moralement répréhensible (il existe encore des formes modernes d'esclavage, malheureusement). C’est là clairement une avancée morale significative. Une autre avancée peut s’observer dans notre rapport à autrui sur base de son apparence physique : de nos jours, la plupart d’entre nous ne considèrent pas les personnes non blanches comme inférieures.
Ces deux changements d’ordre moral sont d’importantes étapes vers, un jour peut-être, un monde libre de souffrance moralement répréhensible. À mesure que la culture et les traditions évoluent, le voile qui nous aveugle aux anciennes et nouvelles formes de discrimination et de souffrance injustifiables se fait transparent, puis, finalement, disparaît. Cette transformation des mœurs n'est pas chose acquise et peut s'arrêter, régresser ou prendre de nouvelles directions cruelles ; il n'existe probablement pas de loi naturelle universelle poussant le progrès moral vers une société toujours plus juste. C'est à nous - à vous, à moi - de prendre, de temps en temps, un peu de recul et de réfléchir à la situation dans laquelle nous nous trouvons ; de jauger à la fois la société dans son ensemble et notre vie au sein de celle-ci. La transition de la culture et des traditions vers un modèle plus inclusif, plus juste et plus compatissant ne peut commencer que par des actions individuelles.

Descartes contre Bentham, ou pourquoi s'en soucier ?

René Descartes, le célèbre philosophe, mathématicien et scientifique du XVIIe siècle, considérait les animaux non humains comme des dispositifs mécaniques dépourvus de la capacité de ressentir ou de penser. Dans ses écrits, on peut lire que seuls les êtres humains sont dotées d’une valeur morale intrinsèque car bénis d’une âme éternelle. Chiens, chats, vaches, singes, aucun des autres habitants de la Terre n’expérimente la vie pour ce qu'elle est réellement. Ils agissent simplement selon des automatismes innés.

Descartes avait tort. Tous les animaux sont, dans une certaine mesure, sensibles et conscients. Tous les animaux ressentent la douleur. Ils ressentent du plaisir. Ils ressentent la peur, la faim, la soif. Un désir inextinguible de vivre. Et aucun être vivant n'existe intrinsèquement pour l’unique bénéfice d'un autre.

Bien sûr, il y a des différences entre la façon dont vous et un canard, un chien, un poisson ou une abeille expérimentez la vie. En y réfléchissant bien, sur base de quels critères devrions nous décider comment intéragir avec les autres ? L'espèce ? La capacité de parler ? La volonté de vivre ? Qu'en pensez-vous ? Où devrions nous, êtres humains détenant pouvoir sur autrui, tracer la ligne entre qui ou quoi est en droit de vivre à l'abri de l'exploitation et qui ou quoi ne l’est pas ?

Si vous avez entendu parler de Jeremy Bentham, intellectuel du XVIIIe siècle, vous reconnaîtrez ce qui suit.
« Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est, au-delà de toute comparaison, un animal plus raisonnable, mais aussi plus susceptible de relations sociales qu'un nourrisson d'un jour ou d'une semaine, ou même d'un mois. [...] La question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ».

Quant aux trois victimes des scénarios ci-dessus, ce qui importe, c'est qu'elles puissent souffrir... et que nous puissions faire quelque chose pour y remédier. En soi, la souffrance n'est ni bonne ni mauvaise. Elle a sa raison d’être, qui est généralement d’indiquer à l'organisme la subissant le caractère négatif, pour sa survie, d’une certaine ligne de conduite. Cela explique pourquoi la souffrance est si désagréable pour (presque) nous tous, êtres vivants capables de la ressentir. Cela ne rend-il pas la réduction de la souffrance souhaitable ? Or, il se trouve que dans chacun des trois scénarios, la souffrance peut être considérablement réduite pour un coût (quasi) nul.

Car ce n'est pas une opération à somme nulle. Les enfants qui ont appris à ne pas discriminer négativement et en on fait une de leur valeur intrinsèque, préféreront agir en accord avec cette valeur. Un individu qui a pris connaissance de la réalité se cachant derrière l’industrie de la viande et choisit d’exclure de son éthique de consommateur les produits d’origine animale, trouvera plus de plaisir à acheter les steaks hachés végétaux plutôt que ceux à base de viande de bœuf.

Apprendre pourquoi et comment agir avec davantage de compassion envers les humains et les non-humains ne signifie pas perdre quelque chose en cours de route. Dans presque tous les cas, c’est le contraire : vous vous sentirez plus confiant, plus en accord avec ce que vous pensez devoir faire et avec vous même. Vous vous sentirez plus heureux, tout comme si vous aviez aidé l'enfant ou le chien des scénarios 1 et 2. Oui, bien sûr, certaines choses ne vous seront plus accessibles : certains aliments, certains vêtements, ou même certaines activités tels les zoos, les cirques exploitant des animaux, etc... Mais même si cela peut sembler un peu gênant parfois, ce ne sera jamais un sacrifice. Car vous serez toujours plus heureux en agissant en accord avec vos valeurs, en suivant votre conscience, plutôt qu'en allant à leur encontre. Il n'y a pas de véritable sentiment de manque lorsque vous agissez en accord avec vos valeurs. Avez-vous l’impression que ne pas manger de viande de chien, de chat ou d'humain est un sacrifice ? Bien sûr que non ! Une fois que vos valeurs commenceront à s'opposer à toute forme d'exploitation animale, y compris celles qui sont approuvées ou tolérées par la société contemporaine, vous n'aurez plus le sentiment de sacrifier quoi que ce soit en choisissant de ne pas consommer ces produits.

À grand pouvoir...

Comparé à l’immense majorité des êtres vivants passés et présents, toute personne lisant cet article a l'immense chance de vivre dans une société moderne lui permettant d’expérimenter ce qui pourrait être qualifié de vie de luxe et de confort extrême. Au jeu de la vie, nous avons pioché des cartes extrêmement chanceuses. Extrêmement puissantes aussi.

Ni vous ni moi n'avons choisi d'être chanceux aux dépens d'autres êtres vivants, et nous ne sommes certainement pas responsables de tous les maux de la société moderne. Mais nous ne pouvons nier que seul les humains sont à même d’être les gardiens de ce monde et de ses habitants. « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités », affirma justement l’oncle du célèbre homme araigné. Bien qu'aucun d'entre nous ne soit un super-héros, nous avons tous un pouvoir énorme sur la façon dont les autres habitants de la Terre vivent la vie. Et ce même si nous en avons rarement l'impression. Nous, en tant qu'individus, pouvons créer une différence pour le mieux.

Agissez avec un peu plus de compassion chaque jour. Soyez un peu plus inclusif chaque jour. Envers nous tous, humains et non humains. Comment ? En prenant le temps de découvrir ce qui se cache derrière les choses que vous consommez et la façon dont vous vivez. « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue », a dit Socrate. N'épousez pas aveuglément les normes de la société dans laquelle vous vivez. Remettez-les en question et tirez-en vos propres conclusions et valeurs.

Les yeux grand ouverts

Tout d'abord, renseignez-vous sur la façon dont votre viande et vos produits laitiers sont produits. Vous verrez qu'aucun animal ne peut souhaiter, ou être reconnaissant pour, le type de vie proposé par les fermes industrielles. De même pour plupart des humains qui y travaillent : eux aussi sont victimes du système, s’épuisant physiquement et moralement pour un travail que personne ne devrait être obligé de faire.

Si vous doutez que les images d’une source unique représentent l'industrie dans son ensemble, creusez davantage. De nombreux documentaires témoignant des conditions de production dans l’industrie agricole animale sont disponibles sur les principales plateformes de visionnage en ligne, parfois même gratuitement. Peut-être trouverez-vous certaines images trop pénibles à regarder. Dans ce cas, pourquoi ne pas lire sur le sujet ? Tout comme les documentaires, de nombreux ouvrages s’intéressant à la condition animale ont vu le jour ces dernières années. En plus de ces différents médias, si possible, allez voir par vous-même. Parlez aux agriculteurs et aux travailleurs de fermes industrielles ; je l'ai fait avant d'abandonner les œufs de poules élevées en (soit disant) liberté. Visitez un refuge pour animaux de ferme. Quelles que soient les conclusions auxquelles vous parviendrez, la seule chose à éviter est d'arrêter le processus de recherche avant de croire honnêtement que vous en savez assez. Ne vous mentez pas à vous-même.

Que faire après ou pendant les recherches ? Bien entendu, vous pourriez épouser du jour au lendemain un régime alimentaire uniquement à base de plantes. Mais, la plupart du temps, ce ne sera pas la meilleure manière de garantir la pérennité de votre démarche. Plutôt, commencez par faire un unique changement ; ce n'est pas parce que vous avez l'impression qu'il est impossible de vivre une vie exempte à 100 % de discrimination, de cruauté et de pollution, que vous ne devez pas chercher à vous rapprocher de cet objectif. Par exemple, choisir un lait végétal plutôt que du lait de vache, même une fois de temps en temps, participera à créer une différence. Une approche encore meilleure serait de remplacer un produit, par exemple votre poulet habituel, par une alternative d'origine végétale. Cela nous rapprochera bien plus d’un monde sans souffrance inutile, soit-elle humaine ou non. Ensuite, répétez le processus. Combien de fois et jusqu’où ? Vous seul pouvez répondre à cette question. Et il y a de fortes chances que votre réponse évolue avec le temps.

Vers quelle société se diriger ?

À travers et au-delà de cette réflexion sur la discrimination immorale d’une partie du vivant sensible, se pose la question de l’idéal vers lequel diriger notre société contemporaine.

Désirons-nous continuer à être une société fermant les yeux sur la souffrance de milliards d’êtres sensibles, une société considérant la souffrance humaine comme infiniment plus importante que celle des animaux non humains ? Il ne s’agit pas de traiter en tout hommes et bêtes sur un pied d’égalité, ou de leur conférer les mêmes droits qu’à vous et moi. Il s’agit de ne pas considérer leur vie comme une simple valeur ajoutée à la nôtre.
Que la différence entre individus sensibles soit une couleur de peau, des plumes ou des poils, ou la taille du cerveau, il ne devrait y avoir ni vie minuscule, ni vie majuscule.

Le monde de demain commence aujourd’hui, et il commence par des actions individuelles.

Commentaires

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2020-09-29 15:54:07 +0200

discours philosophique de Platon à Descartes et tutti quanti .Pour qu'il existe il faut des hommes et une histoire et celle-ci s'écrit chaque jour.. on ne peut expliquer définir une "chose" que lorsqu'elle est arrivée perçue. Ceci dit cela aide effectivement à changer ses façons de voir d'appréhender l'autre ..trés long à lire pour ceux qui n'envisage pas cette démarche.

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À propos de l'auteur

« Pourquoi ? » est LA question que j'aime poser à chaque aspect de la vie. Il y a quelques années, c'est notre rapport aux animaux non humains qui devint l'un de mes object de réflexion principal. Cette réflexion m'a non seulement amené à modifier mon alimentation, mais aussi à voir mon rapport au vivant d'un nouvel oeil.

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