[[TRIBUNE]] Lettre ouverte pour un élevage durable et souverain
Publié le 23/04/2026
Un collectif de chercheurs, scientifiques, ONG et acteurs de terrain, interpelle le gouvernement sur « la dépendance » de l’élevage français aux importations, notamment d’intrants pour l’alimentation des animaux, « un angle mort de la souveraineté alimentaire ». Ce collectif appelle à « une véritable feuille de route pour l’élevage, fondée sur l’autonomie protéique, la relocalisation de l’alimentation animale, un système alimentaire plus juste et la réorientation des aides publiques ».
A l'attention du Gouvernement français - Premier Ministre, Ministère de l’économie et des finances, Ministère de l’agriculture, Ministère de la transition écologique et Ministère de la santé.
Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres,
L’élevage français traverse une crise majeure, marquée par la précarisation d’une partie des éleveurs, le recul de notre souveraineté alimentaire, la dégradation des écosystèmes et une accélération de l’agrandissement des élevages associée à un recul du nombre d’éleveurs.
Au cœur de cette impasse : la dépendance structurelle d’une majorité de nos systèmes de production animale aux importations d’intrants pour l’alimentation des animaux via les marchés mondialisés.
Cette dépendance massive affaiblit notre autonomie, augmente notre empreinte écologique et alimente un modèle intensif incompatible avec les objectifs climatiques, la préservation de la biodiversité et le bien-être animal.
C'est dans le domaine de l'alimentation animale que la souveraineté est véritablement compromise
Le mouvement observé en élevage au cours des 15 dernières années en France montre une accélération des agrandissements (1), dans des secteurs jusqu'ici préservés, comme l'élevage herbivore, avec un recul du pâturage et des prairies, qui ont perdu près d’un quart de leurs surfaces en 40 ans (2).
Chez les monogastriques (porc et volailles), l’élevage sur paille ou plein air, porteur d’un modèle plus résilient, est particulièrement affaibli par la course à l’agrandissement du modèle intensif ultra dominant (95% des porcs et 80% des volailles) et ses impacts en matière sanitaire.
Ce mouvement accentue la faiblesse intrinsèque de ce modèle agricole: la dépendance aux intrants et cultures importés.
En France:
- 80 % des engrais synthétiques sont importés, souvent de Russie ; depuis le début de la guerre en Ukraine, les importations françaises d'engrais russes ont augmenté de 86 %.
- 95 % du soja utilisé pour l'alimentation animale est importé, principalement consommé par la volaille et les bovins laitiers et mixtes.
- 3 millions de tonnes de soja sont importées chaque année pour nourrir les animaux (3).
Le risque de cette dépendance s’illustre à chaque guerre: en 2022, le coût de l’alimentation animale en France a augmenté de 25 % et le prix des engrais azotés s’est envolé à plus de 1 000 euros la tonne (4).
Les aides PAC financent avant tout la production d’alimentation animale
44 % des terres cultivées françaises servent à nourrir les animaux d’élevage, au détriment d’autres productions essentielles à l’autonomie alimentaire (5). Les fonds publics, tels que les paiements à l’hectare de la PAC, financent une production céréalière dont près de la moitié est destinée à l'alimentation animale, sans distinction entre les systèmes de production qu'elle alimente. A cela s’ajoutent les aides de crises pour couvrir les fluctuations des cours mondiaux des intrants.
Au total, d’après une étude publiée en 2024, plus de 80% de la PAC finance la production animale, 38% directement et 44% pour l’alimentation animale. Les subventions européennes à l’élevage doublent si l’on prend en compte les aides à la production d’alimentation animale (6).
L'élevage agroécologique, issus des filières de qualité comme l’Agriculture Biologique, le Label rouge fermier, le plein air, quant à lui, sert de vitrine sans bénéficier, dans la politique agricole, d'un soutien et d’une priorisation réels.
Une Feuille de route au service d’une vision durable de l’élevage
C’est pourquoi nous appelons à la mise en place d’une Feuille de route pour un élevage durable et souverain.
En France, nous appelons à une transformation ambitieuse de notre élevage, fondée sur les principes suivants :
1- La souveraineté de nos systèmes d’élevage en matière d'alimentation animale, en favorisant les prairies permanentes, les cultures fourragères locales et les sous-produits agricoles. Chaque filière animale doit inclure des objectifs d'autonomie protéique dans son plan de développement, quitte à adapter ses projections de production si cette autonomie s'avère impossible à atteindre. Le “plan national prairie” travaillé par l’OFB et ses partenaires, pourrait être déployé rapidement, et la future PAC pourrait introduire un véritable soutien aux prairies, comme le proposent de nombreux acteurs incluant le CGAAER dans son dernier rapport de 2025.
2- L'ajustement de la taille du cheptel et de la consommation de produits issus de l’élevage afin de sécuriser la production et de réorienter la consommation en fonction de la capacité de nos territoires à nourrir les animaux et les habitants, et ainsi limiter les importations massives d'aliments pour animaux et d'intrants agrochimiques. La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) comme la Stratégie nationale pour l’alimentation (SNANC) proposent d’ores et déjà des orientations dans ce sens, qu’il reste à mettre en œuvre concrètement.
3- Le soutien aux éleveurs engagés dans des pratiques agroécologiques, respectueuses des sols, des animaux et des équilibres naturels, et la reconnaissance de leur rôle central dans la vitalité des territoires ruraux, la qualité de notre alimentation et la lutte contre le changement climatique, en leur assurant des débouchés et un revenu décent. L’agriculture biologique doit être soutenue, y compris en fixant des objectifs à atteindre par les acteurs de l’aval afin que l'ensemble de la filière s’engage à son développement.
4- La réorientation des aides publiques, en particulier la PAC qui ne peut plus être une aide à l'hectare finançant l'alimentation animale sans considération des pratiques d’élevage qu’elle alimente. Les aides à l'installation et à l'investissement dans les Régions doivent également être correctement orientées vers l’agriculture biologique et l’ensemble des systèmes d'élevage durables, autonomes et résilients.
5- Une politique alimentaire visant à augmenter la part de produits animaux issus d’élevages durables et de protéines végétales et à réduire la part des aliments issus d’élevages industriels, ciblant en particulier la consommation de volaille et sans oublier le saumon. Il est illusoire de parler de souveraineté sans agir sur l’offre alimentaire proposée par les acteurs de l’aval, de la restauration commerciale et collective, via des leviers nationaux comme territoriaux.
En 2026, la France doit faire des choix importants pour l’élevage de demain. La loi d’urgence agricole ne peut pas céder aux sirènes de la simplification sans une feuille de route cohérente et adaptée au futur de l’élevage en France. Au niveau européen, la France doit faire entendre la voix des agricultures paysannes résilientes dans le cadre de la future Stratégie de l’UE pour l’élevage.
Nous croyons en une agriculture à taille humaine, ancrée dans les territoires, porteuse de sens, de justice sociale et de résilience écologique. Une agriculture qui respecte les animaux et nourrit les humains sans mettre leur santé en danger ni épuiser la planète. Ensemble, nous pouvons construire un système alimentaire plus juste et plus durable, qui nourrit les populations, protège les animaux et préserve notre planète pour les générations futures.
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Références :
(1) • En nombre d’UGB: +38% pour les exploitations laitières, +55% pour les porcines, +227% pour les poulets de chair et +454% pour les poules pondeuses (de 2010 à 2020 – chiffres Recensement Agricole)
(2) • WWF France, Plaidoyer pour les prairies, Février 2026 4pages_plaidoyer pour les prairies2026.pdf
(3) • Réseau Action Climat, Élevage intensif et souveraineté : les limites du produire plus, février 2025 Élevage intensif et souveraineté : les limites du produire plus - Réseau Action Climat
(4) • RAC, Greenpeace, Amis de la Terre, FNH, Face aux risques géopolitiques, accroître notre autonomie alimentaire pour réduire nos vulnérabilités agricoles, Avril 2025 Note-autonomie-alimentaire-GP-RAC-AT-FNH.pdf
(5) • Ibid 3
(6) • Anniek J. Kortleve, José M. Mogollón, Helen Harwatt & Paul Behrens, Over 80% of the European Union’s Common Agricultural Policy supports emissions-intensive animal products, Février 2024, https://doi.org/10.1038/s43016-024-00949-4
(7) • WWF France, Plaidoyer pour les prairies, Février 2026 4pages_plaidoyer pour les prairies2026.pdf
(8) • Rapport CGAAER, Prise en compte des prairies permanentes dans le cadre de la politique agricole commune (PAC), mars 2025. Prise en compte des prairies permanentes dans le cadre de la politique agricole commune (PAC) | Ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire
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Signataires (par ordre alphabétique) :
1. Véronique Andrieux • Directrice Générale • WWF
2. Jean Azan • Responsable • LES AMI.ES DE LA CONF'
3. Nikita Bachelard • Responsable des Programmes • QUATRE PATTES
4. Sylvie Bénard • Présidente • Humanité et Biodiversité
5. Marc Benoit • Agro-économiste • INRAE
6. Vincent Blanfort • Docteur en agroecologie • CIRAD
7. Laurence Boutinot • Chercheuse en sciences sociales • CIRAD
8. Nicolas Bureau • Responsable des affaires publiques • LFDA
9. Stéphanie Clément-Grandcourt • Directrice générale • Fondation pour la Nature et l'Homme (FNH)
10. Christian Couturier • Directeur • Solagro
11. Morgane Créach • Directrice générale • SeineRéseau Action Climat (RAC)
12. Marc Dufumier • Président • AgriParis Seine
13. Bertrand Dumont • Chercheur • INRAE
14. Michel Duru • Directeur de recherche honoraire • INRAE
15. Elsa Faugère • Anthropologue • INRAE
16. Eve Fouilleux • Directrice de Recherches • CNRS
17. Arnaud Greth • Président • Noé
18. Eric John • Président • Fédération Terre de Liens
19. Melvin Josse • Directeur • Convergence Animaux Politique (CAP)
20. Philippe Lavigne Delville • Socio-anthropologue, directeur de recherche • Institut de recherche pour le développement (IRD)
21. Sylvaine Lemeilleur • Directrice de recherche • CIRAD UMR MoISA
22. Christophe Lépine • Président • Fédération des Conservatoires d’espaces naturels
23. Loïc Madeline • Co-président • Fédération Nationale d'Agriculture Biologique (FNAB)
24. Yves Martin-Prevel • Directeur de Recherche Emérite • Institut de recherche pour le développement (IRD)
25. Jacques Marzin • Agronome et économiste • CIRAD
26. Manuel Mersch • Docteur Vétérinaire, Président • OABA
27. Laura Michel • Politiste, Maîtresse de conférence HDR • Université de Montpellier
28. Sophie Molia • Vétérinaire socioépidémiologiste • CIRAD
29. Paule Moustier • Economiste, Directrice de l'UMR MoISA • CIRAD
30. Adriana Oancea Negro • Directrice des affaires publiques et internationale • Fondation Brigitte Bardot (FBB)
31. Alain Peeters • Président • Terres Vivantes
32. Xavier Poux • Docteur en économie rurale • ASCA
33. Eric Sabourin • ociologue rural, chercheur • CIRAD, Umr ART Dev, Montpellier.
34. Yvan Savy • Directeur • CIWF France
35. Nicolas Verzotti • Président • Réseau Civam
36. Laurence Veyne • Co-directrice par intérim • Greenpeace France
37. Cédric Villani • Mathématicien
38. Ghislain Zuccolo • Directeur général • Welfarm
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Photo de couverture : vache délevage © Chris Linnett
Tribune publiée sur le site de Ouest-France : TRIBUNE. Pour un élevage durable et souverain
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