Position d'H&B - Programme national Forêt et Bois 2027-2036
Publié le 14/10/2026
Humanité et Biodiversité a été consultée en tant que membre du Conseil Supérieur de la Forêt et du Bois, sur le Programme national de la forêt et du bois (PNFB) pour la période 2027-2036. Ce document fixe pour les dix ans à venir les orientations de la politique forestière française. Voici la contribution de notre association.
Humanité et Biodiversité note la prise en compte d’un certain nombre des demandes des ONGs environnementales dans le dernier projet de PNFB, mais souhaite signaler plusieurs points importants avec lesquels elle est en désaccord :
- Le niveau de la récolte ne doit plus être décidé sans tenir compte de l’objectif de maintien du stockage de carbone forestier et de celui de la santé des écosystèmes forestiers :
Alors que le projet de PNFB 2027-2036 annonce comme premier objectif de « Maintenir la vitalité des écosystèmes forestiers, biodiversité et sols, et la ressource en eau par des pratiques sylvicoles adaptées », on voit réapparaître dans l’objectif 2.4 celui de « Dynamiser la mise en gestion durable de la forêt et augmenter la récolte nationale de bois », avec même un chiffre annoncé d’une récolte à 60 millions de m3, qu’il faut comparer au chiffre de la récolte actuelle qui est de 53 millions de m3 (dont 38 commercialisés, le reste étant le bois de chauffage des particuliers)
Ce chiffre de 60 millions de m3 se veut en cohérence avec les objectifs de la SNBC 3 (Stratégie national bas carbone), cette augmentation devant contribuer à réduire les émissions de carbone en stockant plus de carbone dans « les produits bois ». Plusieurs objections s’imposent pourtant face à cet optimisme :
• Tout d’abord il est fortement à prévoir que la situation sanitaire de la forêt va continuer à se dégrader avec pour conséquence d'importants volumes de bois non prévus récoltés à des fins sanitaires, dont la transformation en bois d’œuvre ne sera pas toujours possible. Il faudra également compter sur un développement des incendies avec là encore des bois dont la qualité sera fortement dépréciée même si certains peuvent être malgré tout « récupérés ».
Dans ces conditions, l’argument qui a prévalu à cette recommandation de la SNBC 3 d’augmenter la récolte de bois afin d’augmenter le stockage de carbone dans les produits bois - dont on sait que le meilleur stockage se fait dans le bois d’œuvre à durée de vie plus longue que tous les autres produits - ne tient pas. La récolte se fera en privilégiant dans un premier temps les bois dits de crise, et dans le cadre d’une gestion durable, la récolte doit pouvoir se faire en ajustant la récolte volontaire à cette récolte subie.
Le mécanisme d’ajustement des récoltes devrait être précisé tant à l’échelle régionale qu’à l’échelle des propriétés alors même qu’il est difficile de prévoir exactement quels bois seront récoltés et quel usage en sera fait. En effet, l’accélération de la fréquence des évènements climatiques extrêmes affectant les forêts, causes de dépérissements, incendies, tempêtes ou attaques biotiques diverses met en défaut les méthodes habituelles de planification forestière à moyen terme : aménagements en forêts publiques, Plans simples de gestion en forêt privée, qui étaient jusqu’ici à la base des prévisions de récolte par massifs. D’autres méthodes prenant mieux en compte, outre l’adaptation à long terme des objectifs de gestion, la vulnérabilité à court terme des peuplements en place et l’adaptation en continu de la gestion à ces aléas climatiques ou biotiques, doivent être mises au point. Cette situation rend illusoire la fixation d’objectifs de récolte à moyen terme (10 à 20 ans) par forêt, par massif ou pour la France entière : les tempêtes Lothar, Martin et Klaus, les dépérissements du Nord-Est dans les années 2020 et les incendies de 2026 ont montré la priorité absolue de ces évènements climatiques extrêmes, à toutes les échelles géographiques, dans les décisions de récolte des propriétaires et le fonctionnement des marchés locaux, au regard de prévisions de récolte antérieures qui reposaient sur une hypothèse de stabilité des conditions environnementales, devenue irréaliste.
• D’autre part, ces incertitudes sont à mettre en rapport avec l’inconvénient que pourrait constituer une récolte plus abondante conduisant parfois à appauvrir le milieu forestier et sa biodiversité.
On sait que la récolte est inférieure à ce que l’on calcule comme la « production de bois » de la forêt, par un calcul statistique extrapolant la production biologique connue en moyenne chez les arbres par le passé. Le réchauffement climatique et l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère ont dans un premier temps augmenté cette production en stimulant la photosynthèse, mais entre 2005 et 2021 on a assisté à une baisse de la production biologique de -4 % (91,3 à 87,9 millions de mètres cubes par an). Pendant ce temps, la mortalité augmentait aussi, passant de 7,4 à 16,7 millions de mètres cubes par an (source : Atlas IGN 2026). L’absorption du carbone par la biomasse a été divisée par deux… L’étude récente (mai 2024) de IFN/FCBA appelle de fait à la prudence : « Si dans le cas d’une évolution plutôt optimiste des effets du climat, les écosystèmes forestiers continuent de se capitaliser et de séquestrer du carbone, dans le cas d’une évolution plutôt pessimiste des effets du climat, (…) les scénarios de hausse de la récolte de l’étude (allant du maintien en chiffres absolus du volume actuel de 53 millions de m3 à son augmentation à 75 millions de m3) pourraient entraîner des baisses importantes des stocks en volume et en carbone en forêt ! »
• Par ailleurs, le gain de stockage de carbone dans les produits bois présenté comme un des bénéfices de l’augmentation de la récolte est à relativiser au regard de la faiblesse de sa contribution, 90 millions de tonnes de carbone stockées actuellement dans les produits bois (et pas nécessairement en augmentation) pour 2,8 milliards de tonnes de carbone stockées dans les forêts hexagonales et corses (dont 45 % dans les arbres vivants, 5% dans la litière, 4 % dans les arbres morts et 46 % dans les sols). Il faut donc se concentrer sur la capacité d’absorption et de stockage du carbone de la forêt et des sols forestiers, ce qui rejoint l’objectif numéro un du PNFB.
• L’objectif d’alimenter l’industrie du bois en fonction de ses besoins est par ailleurs un objectif louable mais largement illusoire car les besoins s’expriment à des échelles de temps et d’espace différentes sur des marchés largement internationalisés. Le déficit de la balance commerciale est constitué principalement par la filière papetière qui s’est délocalisée au plus proche des sources de fibres à croissance rapide, et de la filière ameublement dont l’un des pays leaders, l’Italie, a développé cette industrie en important la matière première.
L’augmentation régulière du déficit de la balance commerciale de la filière forêt bois est la preuve que toutes les incitations récentes à la réduire en augmentant la récolte de bois de nos forêts est inopérante.
Il nous semble donc que désormais la gestion forestière doit se faire avec comme premier objectif le maintien d’un puits de carbone positif à l’échelle des propriétés comme des massifs, car cela conditionne la bonne santé des écosystèmes forestiers. La contribution des forêts aux diverses fonctions environnementales et sociales, l’hébergement d’une grande biodiversité, le maintien de la production d’oxygène et de fraîcheur, seront plus que jamais indispensables dans le climat futur. La valorisation du bois comme matériau renouvelable ne peut se faire qu’à cette condition préalable.
• Les indicateurs de suivi semblent insuffisants pour évaluer le succès des actions menées:
H&B note que les indicateurs proposés par le projet de texte actuel sont bien en lien avec les thèmes abordés dans les différentes parties, mais estime qu’ils ne suivent pas particulièrement les actions proposées et de plus sont souvent sans lien avec leurs succès. H&B considère qu'il faudrait identifier de réels indicateurs de suivi de l'efficacité et du succès des actions. En l'état actuel du texte on comprend mal la différence entre ces indicateurs et les indicateurs de gestion durable.
Exemples pour illustrer :
Si l'on voit bien par exemple au point 1.1 en quoi le déficit foliaire et la mortalité des principales espèces forestières (IGD 2.3) et la diversité des peuplements a un lien avec l'adaptation des forêts au changement climatique (axe 1), on ne comprend pas pourquoi ces indicateurs constitueraient un indicateur de succès des politiques suivies. De la même façon sur le point 1.4, le taux d'arbres atteint par des événements abiotiques ne correspond pas à l'action qui consiste à anticiper et prévenir les risques biotiques. Pour le point 1.5, l'évolution des surfaces brûlées annuellement ne prend pas en compte l'ampleur du risque en fonction des données climatiques, il ne peut donc pas être considéré comme un indicateur de suivi réel de l'efficacité de la politique suivie ou des actions menées.
• Les actions pour un meilleur équilibre sylvocynégétique ne sont pas à la hauteur des enjeux :
H&B tient à souligner particulièrement l'importance d'un retour rapide à un meilleur équilibre sylvocynégétique permettant la régénération, quelles que soient les méthodes utilisées. Les actions proposées paraissent insuffisantes pour faire face à la situation dans de nombreux massifs. S'il paraît opportun d'entamer la construction d'une gouvernance partagée ou au moins concertée sur la forêt et la chasse, il ne peut être question d'attendre l'installation d'un dialogue local pour lequel les moyens sont encore recherchés pour commencer à agir. Ceci doit être exprimé clairement dans le texte ; l'indicateur dans les cas les plus flagrants doit pouvoir être un plan de chasse en nette croissance, sinon dans 10 ans les mêmes textes pourront à nouveau être écrits...
Par ailleurs H&B recommande vivement d’encourager les recherches sur le lien entre grands prédateurs et la régénération et/ou la résilience des forêts.
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Crédits de la photo de couverture : Pascal Xicluna - agriculture.gouv.fr
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